Je sors d’une séance de ce séminaire à l’ENS, rue d'Ulm, que je suis depuis
3 ans sur les «histoires de crédit ». Aujourd’hui une sociologue nous décrivait
une partie de sa thèse sur le crédit conso. Les pauvres « se font
avoir » : les faits, les chiffres sont la. Pour financer leurs vacances ou
une fin de mois difficile, les pauvres prennent du revolving à 20% et les
riches (disons les petits bourges) se débrouillent avec leur banque à 6 ou 9%.
Les pauvres se font avoir. Les pauvres ont des comportements aberrants, ou du
moins irrationnels !
(qui s'expliqnent en fait par la volonté d'une impersonnalisation : je
ne veux pas être jugé par le teneur de compte de ma manque, qui sait que je
suis pauvre)
Coïncidence : je tombe 2 heures plus tard sur ce commentaire par
Isabelle Guérin du livre qui fait grand bruit : Collins Daryl, Jonathan
Morduch, Stuart Rutherford, Orlanda Ruthven Porfolios of the Poor. How the
World’s Poor Live on $2 a Day (2009)., Princeton: Princeton University Press. –
que j’ai évidemment la flemme de lire en anglais !
Isabelle termine par :
Le livre est aussi un vibrant plaidoyer pour le micro-crédit à la
consommation. Convaincre les praticiens de la microfinance, et leurs bailleurs
de fonds, que le microcrédit est souvent détourné d’usages
« productifs » est tout à fait louable. Prétendre que les pauvres ont
besoin d'emprunter pour les besoins sociaux est également parfaitement
légitime. Mais ne faut-il pas simultanément tenir compte des risques du crédit
à la consommation et mener une réflexion et un débat de fond sur ce que cela
signifie en termes de politique et de choix de société ? Et ne faut-il pas
en repenser les conditions, notamment en termes de coût ? S'il n'y a pas
d'augmentation des revenus et aucun mécanisme de redistribution, la dette
entraîne nécessairement la paupérisation. C'est un effet mécanique très simple,
à moins qu'elle soit exempte de frais, mais ce n'est pas le cas de la
microfinance. Les risques sont d’autant plus prononcés dans la mesure où le
désir de consommer est très probablement croissant parmi les pauvres.
Oui, et pas seulement au Sud. Je suis sidéré, dans les histoires de crédit
que l’on a de la part de sociologues, économistes, etc, de la pression
qu’exercent les besoins et les désirs de conso, de dépenses. Et les prêteurs
spécialisés (prêteurs conso) nous expliquent gentiment qu’ils n’exercent aucune
pression vis-à-vis des clients. Bin voyons. Juste en leur disant « vous
avez une réserve d’argent, qu’attendez vous pour l’utiliser ? » :
c’est pas une pression ça ? Le revolving correspond « à un
besoin » plaidait le responsable de l’organisation professionnelle il y a
qqs jours dans Le Monde. Bin oui, à un besoin. Mais surtout un besoin
d‘impersonnalisation de la relation. Les pauvres ont des comportements
aberrants parce qu’ils ont une marge de manœuvre très limitée ; et parce
que les trésors de talent des offreurs réussissent à leur maquiller les risques
de leurs actes. Égalité contractuelle ? Tu parles ! il faut vraiment
être soit très hypocrite, soit très ignorant pour continuer à plaider cette
fiction !
Autre partie de la séance à l'ENS : un long récit des relations
commerciales entre un anglais catholique établi à Anvers, qui faisait commerce
de diamants et de textiles avec des juifs anglais de Londres, des huguenots
réfugiés au Portugal, des protestants d'Amsterdam, et les uns et les autres se
canardaient de temps à autres avec des Ashkenazim d'Europe centrale, le tout
entre 1700 et 1752, date ou John Damer meurt... J'adore ! le tout raconté
par un historien belge néerlandophone d'une vois lente et douce, recto tono,
même quand il nous racontait les mésaventures des courriers, de la confiance et
des crédits et du contrôle sans le dire, des uns et des autres, les uns sur les
autres... Il exploite 800 lettres sur un fonds de 15 000, et raconte vraiment
très bien.
J'adore ces séances à Normale Sup, ou j'ai l'impression de voguer loin de
mon quotidien, de voir vivre la vie de gens intéressants, actifs,
entreprenants, et qui ont laissé de faibles traces de leurs vies sur cette
terre, que l'on se raconte longtemps après pour tenter d'y trouver un
sens ! ...
loin et tellement proches. L'envie, la méfiance, mais aussi la confiance,
l'altruisme, l'hommage des égaux, que de sentiments qui démentent l'hypothèse
même de l' "homo oeconomicus", le supposé champion de l'égoïsme et de la
rationnalité ! Quelle ramassis de stupidités, resassées depuis ce
malheureux Adam Smith, qui n'en disait pas tant ! ...