J'avais fait la semaine dernière un petit papier sur Rue 89, au titre
légèrement agressif, mais qui ne traitait que d'un point d'actualité : la
définition en cours du microcrédit : "En
France, le microcrédit, c'est prêter cher aux pauvres ?". Bon, d'accord, on
peut lire ça, me dit-on, comme une attaque contre l'Adie, mais ce n'est pas le
cas. Le débat porte plutôt sur la façon de "compter" les microcrédits. Donc
va-t-on y inclure des prêts de type France Initiative, prêts d'honneur sans
intérêts, ou va-t-on restreindre le microcrédit à des "prêts à titre
onéreux" ? En fait, derrière cette question comptable, c'est toute une
conception de la microfinance et de la nature de l'acte "prêter", de la
conception que l'on a de "l'entrepreneur" qui se profile, et de la conception
que l'on se fait du rôle des pouvoirs publics dans ce domaine (Rappel
immodeste : je
travaille à long terme sur ces questions, ; je participe à
des recherches académiques; donc le débat ci dessous n'est pas un débat
entre ignorants ! :-)
C'est pourquoi je reproduis ci dessous le "droit de réponse" que l'Adie a
fait publier sur Rue 89, en l'entrelardant de mes commentaires. (C'est tout de
même curieux qu'une bonne partie de la communication de l'Adie consiste à "se
défendre" contre des attaques supposées ! Alors que je n'attaque
personne ! !)
paru sur Rue 89 le 14 Avril dernier :
"Nous avons reçu la réponse suivante de l'Adie: Mercredi 14 avril 2010 En
tant que premier opérateur de microcrédit en France, l’Adie souhaite répondre à
l'article de Benoît Granger publié le 12 avril dans Eco 89. Thierry Racaud,
Directeur des Etudes et Plaidoyer de l’Adie.
"1.Le microcrédit, tel qu’il fonctionne dans le monde entier est un crédit
avec taux d’intérêt. Comment pourrait-on, autrement « Bâtir un secteur
financier ouvert à tous » suivant le slogan de l’année internationale du
microcrédit ?
Cher Thierry Racaud, on démarre mal le débat. Pour moi, hélas, on n’est pas
en train de « Bâtir un secteur financier ouvert à tous » partout dans
le monde ! Et de loin ! Mais pour en venir rapidement à vos arguments
concernant la France aujourd’hui, je renvoie ma réponse sur ce point à la fin
de ce commentaire.
"Cette définition a été validée par le G8 réuni à Sea Island (Etats-Unis) en
2004, elle figure dans tous les documents du CGAP (Consultative Group to Assist
the Poor) et elle est appliquée par toutes les IMFs du monde (Institutions de
Microfinance).
Je pense, vous avez raison, que le CGAP (qui s’appelait à l’époque « to
assist the poorest » non pas « the poor » !) a beaucoup
contribué à cette définition univoque. Tout le discours du CGAP dans les années
90 a été : les institutions de microfinance doivent devenir
indépendantes ; donc facturer cher les prêts et refuser les subventions
publiques. Nous sommes d’accord : c’est bien cette définition à laquelle
vous vous référez, et c’est celle que je conteste ! C’était bien
une position que j’appelle idéologique : pas question d’envisager
des partenariats entre le secteur public et le secteur privé. Le microcrédit,
c’est une activité qui relève des lois du marché ; donc tout au
privé ! Or si c’était une activité relevant du marché, rentable, pourquoi
les banques ne s’y étaient pas intéressé avant ?
"Elle correspond aussi à la définition adoptée par la Commission européenne
qui, ayant prévu un plafond de prêt très haut - 25 000 euros - divise la
clientèle du microcrédit en deux segments : l’un bancable (ayant accès au
crédit bancaire), l’autre pas.
Vous ne répondez pas sur la question de l’intérêt ! La Commission
européenne (qui d’ailleurs n’a aucune légitimité particulière pour donner une
définition) en 2003 puis 2007, avait prudemment évité de définir le microcrédit
comme étant « à titre onéreux » ! Ceci malgré l’insistance de Maria
Nowak, qui avait largement inspiré ce texte !
"Il est donc normal que l’IGF ait adopté cette définition, par référence non
pas à l’Adie, mais à la norme européenne et internationale.
Je n’écris pas « par référence » à l’Adie, j’écris que le rapport
de l’IGF a été « très influencé » par les conceptions de l’Adie.
Regardez vous-même les annexes du rapport : France initiative : 5
personnes rencontrées par les inspecteurs ; France Active : 4
personnes rencontrées ; Adie : 17 personnes rencontrées ! !
Sur le fond : non, il n’est pas normal que l’IGF ait adopté cette
définition ; du moins à mon avis. Si vous acceptez mon analyse qui
consiste à dire que « facturer des intérêts » est une posture
idéologique (voir mon papier), l’IGF a adopté une définition idéologique !
Et je dois vous dire en plus que ça me choque beaucoup de la part de
fonctionnaire qui sont supposés garder une certains distance et rendre compte à
leur ministre de la réalité telle qu’elle est –non d’induire les positions
qu’il prendra !
"2.Le groupe présidé par Pierre Valentin Directeur Général Délégué du Crédit
Coopératif avait été constitué par le Conseil National de l’Information
Statistique et la Banque de France, depuis plusieurs mois. Il avait pour but de
faire entrer la microfinance bancaire et non bancaire dans la statistique
publique afin de pouvoir suivre l’évolution du secteur, ce qui supposait dans
un premier temps de clarifier les définitions
Sur un point formel, vous avez raison : je n’aurais pas dû écrire qu’il
s’agissait d’ « aboutir à une définition juridique » : c’était plutôt
pour définir un périmètre. Voilà ce que l’on mettra dans la définition du
microcrédit dans les stats ; voilà ce qu’on n’y mettra pas. Mais le diable
étant dans les détails, on peut supposer qu’une fois l’habitude prise, le droit
entérinera paresseusement le fait. Donc que la loi se contentera de confirmer
que le microcrédit, ce sont des prêts « à titre onéreux ». Or c’est le
cœur du débat !
"3.S’il a paru préférable de limiter le microcrédit aux prêts comportant un
intérêt, c’est pour ne pas mélanger des services financiers différents et
compter deux fois les mêmes projets. En effet, le prêt d’honneur, reconnu par
les banques comme faisant partie des fonds propres, permet de lever un
microcrédit bancaire.
Pardonnez moi, mais c’est patouilleux comme raisonnement ! ? Pour les
créateurs d’entreprise, l’important c’est d’obtenir un prêt. Et de l’obtenir
d’une part en bénéficiant de conseils, d’avis, d’appuis compétents ; et
d’autre part, que ces appuis en question lui facilitent l’accès à d’autres
financements : des banques traditionnelles de préférence. Les deux sont
indissociables. Le reste, ce sont des arguties de juristes ou de
fonctionnaires : même l’intérêt devient secondaire dans ce cadre !
(j’y reviendrai). L’essentiel, c’est de préserver ce rapport humain et
complexe.
Pour le reste, la majorité des clients de l’Adie n’ont pas de « fonds
propres » au sens juridique du terme, puisqu’ils ne créent pas une société
de capitaux. Pour les créateurs de type France Initiative, ils décident
d’ajouter le prêt aux fonds propres (au aux « quasi fonds propres ») de la
société qu’ils créent : et alors ! ? dans les deux cas, il
s’agit de crédibiliser le projet, d’augmenter ses fonds (propres ou pas
propres…), et de valider, grâce aux conseils, ses perspectives. Point
final ! L’effet de levier sur l’emprunt bancaire parait supérieur dans le
cas de France Initiative que dans le cas de l’Adie : c’est lié au fait que
les projets sont plus importants, mais aussi que les banquiers sont plus
souvent associés aux décisions de FI qu’aux décisions de l’Adie : j’ai des
travaux personnels sur ce point qui sont probants.
"4.Le fait d’appeler le prêt d’honneur « microfonds propres » et
de le faire entrer sous ce nom dans les statistiques n’enlève rien à la valeur
du produit. L’Adie en fait aussi, en complément de ses microcrédits.
L’Adie fait des prêts d’honneur avec des fonds publics, en complément de ses
crédits solidaires, et sur sollicitation de la Caisse des dépôts : oui, et
alors ? c’est une façon de démentir vos principes ? là, je ne vois
pas l’argument !
"5.Au-delà du problème de définition statistique du microcrédit, on peut
bien sûr, avoir des conceptions différentes d’aide à la création d’entreprise.
L’Adie se préoccupe non seulement de la pérennité de son action, mais aussi de
son impact social et de la protection de ses clients. Les taux sont fixés en
consultation avec les emprunteurs et l’octroi des prêts tient compte à la fois
de la rentabilité du projet financé et de l’endettement du client. S’agissant
des petits prêts, de courte durée, ce qui compte pour les emprunteurs c’est le
montant de l’échéance, qui ne dépasse pas, en moyenne, 150 euros. A côté du
microcrédit, le client de l’Adie peut bénéficier de microfonds propres sous
forme de prime régionale ou de prêt d’honneur ainsi que des services
d’accompagnement (formation, conseil, coaching), qui sont gratuits. Il peut
aussi contracter une micro-assurance à un tarif très avantageux. Le coût total
de cet ensemble de services est très faible.
La, il me semble que vous prenez un ton un peu « donneur de leçon ». Je
connais ce discours. Mais, un exemple, les taux des prêts de l’Adie « sont
fixés en consultation avec les emprunteurs » : alors la, non ! faut
pas exagérer ! que vous ayez des taux différents en fonction des risques
perçus, je veux bien : c’est d’ailleurs une pratique dominante dans
l’univers de la microfinance… mais affirmer ça, je vous trouve un peu
gonflé ! (MàJ : il semble que je m'emporte un peu sur ce point :
effectivement l'Adie consulte ses clients avant de changer ses taux)
" Au total, l’Adie est au service des créateurs d’entreprise qui ne sont pas
pris en compte par les autres réseaux et qui n’ont pas accès direct au
microcrédit bancaire. Un chômeur cadre avec 50 000 euros d’indemnité de départ,
n’est pas dans la même situation qu’un chômeur peu qualifié, sans ressources
propres.
Allez, décidons que l’on évite les caricatures faciles ! Le
« cadre qui part avec 50 000 € d’indemnité », il n’y en a pas beaucoup, ni
à l’Adie, ni à France Initiative. Mais si vous voulez dire par là que le
microcrédit ne s’applique qu’aux pauvres en France, et que les emprunteurs de
France Initiative ne sont pas assez pauvres, on va, à nouveau, ne pas être
d’accord ! Ce qui entre ou n’entre pas dans la définition de la
microfinance, c’est relatif à chaque pays et chaque époque. Le critère
« je ne trouve pas de financier du marché pour me faire confiance et pour
financer mon projet » me parait un bon et basique critère. Il
reflète à la fois la situation de personnes pauvres et exclues, et qui n’ont
accès à rien ; et la situation de personnes intégrées socialement, mais
qui n’inspirent pas assez confiance aux banques pour qu’elles financent des
projets ; y compris des projets ambitieux !
C’est, me semble-t-il, l’équivalent de la microfinance au Sud (puisque vous
démarriez par là), puisque le terme « microcrédit » reste utilisé
autant pour le financement de petits commerçants ou artisans dans les Andes (un
prêt de 500 $ sur 6 mois) que le micro-micro financement du cireur de
chaussures à Mumbai (un prêt de 5$ pour… la journée !), et même un prêt de 2000
$ sur un an dans certaines « banques » de microcrédit sur un an. Un
écarte de 5$ à 2000 $ : c’est pire qu’en France, vous ne trouvez pas ?. Hé
bien, en France, pays développé et riche, cela me semble logique
d’utiliser le même terme pour les projets de type Adie et les projets de type
France Initiative : écart : de 2 500 à 7 800€, nettement
plus faible non ?. Mais vous avez parfaitement le droit de contester mon
analyse pragmatique, bien sûr ! Cela risque d’accentuer encore l’aspect
« une règle taillée sur mesure pour l’Adie », mais pourquoi pas ?
"La réussite de ses clients prouve que l’Adie leur apporte les services dont
ils ont besoin à un coût compatible avec leur situation. Il est normal qu’elle
cherche à pérenniser et étendre son action en couvrant progressivement les
coûts du crédit, ceux liés à l’accompagnement restant forcément
subventionnés.
Voilà. Nous sommes enfin au cœur du débat. Il ya 2 ou 3 façons d’aboutir aux
objectifs que vous décrivez. Et tout ce que je dis, c’est que l’Adie a décidé,
a choisi (personne ne le lui a imposé) une façon ; une seule et unique
façon. Et je suis loin de le lui reprocher (je n’ai aucun reproche à faire à
qui que ce soit !).
L’Adie décide : on va comprimer les coûts de production, on va
externaliser les coûts liés à l’accompagnement, on va monter les taux d’intérêt
et de cette façon un de ces jours, on va couvrir les coûts de production + les
impayés par les intérêts payés par les clients. Point final : c’est ça le
modèle Adie. Je l’ai entendu exposer 100 fois depuis 20 ans.
Laissons tomber les coûts d’accompagnement : c’est un
succès légitime, par encore tout à fait avéré, pour les réseaux de microcrédit
en France (Adie + FI). Faire enfin prendre en compte, par le financement public
et privé de la formation professionnelle, les conseils, les heures passées,
donc la formation des porteurs de projet : c’était un minimum –surtout
quand on voit certaines formations de salariés ou de chômeurs complètement
tocardes qui sont abondamment financées ! Donc tant mieux ! Et c’est
autant de temps passé par les prêteurs sur les dossiers des emprunteurs qui ne
sont plus à leur charge.
Passons aux coûts directs de production, c'est-à-dire
instruction + décision de prêt + suivi financier du créateur. En gros, le coût
estimé évolue selon les cas entre 1 200 et 2 000 € par projet financé. Si ces
chiffres sont les bons, l’intérêt en couvre une partie dérisoire. Prenons un
prêt de 3000 € à 10% sur 2 ans :sans entrer dans les détails, au total, les
échéances sont en effet de 130€ par mois à la louche, et les intérêts payés au
prêteur sont de 322€ (à 15%, le préteur encaisse 495 €) : on est loin du
compte. Pour vous paraitre paradoxal, je souhaite que l'Adie ne couvre jamais
les 1200€ de coûts par les intérêts des prêts ! C’est moins vrai pour un
prêt France initiative : pour un prêt de 7000€ à 3 ans et à 10% le prêteur
récupérerait 1131€.
(MàJ 20 04 : un blog, c'est une conversation. Donc j'ai conversé
avec plusieurs personnes depuis la parution de ce papier, qui me disent que je
fais erreur sur les chiffres. Les miens sont soit trop vieux, soit pas assez
définis entre ce qui relève des stricts "couts de production du prêteur" (de
l'odred e 600 € aujourd'hui?), et ce qui entre dans l'ensemble plus flou des
coûts d'accueil + accompagnement, que l'Adie a réussi, pour une bonne part, à
externaliser. C'est important, car l'objectif de couvrir les coûts parait un
peu plus à portée de main. MAis ma question c'est plutôt : est-ce
souhaitable ? En tous cas c'est conforme à la logique d'ensemble de
l'Adie)
Mais l’important est que dans les deux cas, on a besoin d’argent
« sans retour » : quel que soient leurs statuts et leurs
stratégie, les deux prêteurs ont absolument besoin d’apports extérieurs qu’ils
ne rembourseront pas. Tout simplement parce que ces prêts ne sont pas
rentables. Et pour moi, c’est d’ailleurs précisément ce qui fait leur
qualité ! prêter aux pauvres, ce n’est rentable que si vous vous foutez
complètement de ce qui leur arrive : dans ce cas, vous leur prêtez 100 €,
200€, 2000€ en 20 secondes, et le tour est joué –si vous voyez à qui je fais
allusion. Mais dans notre débat, on est dans le financement de projets
professionnels, pas dans l’achat de bricoles pour lesquelles on vous
reprocherait presque de ne pas utiliser cette merveilleuse « réserve
d’argent qui vous attend » !
Alors que financer des projets c’est de façon immémoriale parler avec les
gens. Donc c’est prendre du temps, c’est coûteux. Encore une fois, si financer
les projets des pauvres était une activité rentable, ça se saurait ! des
banques se seraient jetées sur cette « niche » !
Donc quand vous écrivez qu’il « est normal qu’elle (l’Adie) cherche à
pérenniser et étendre son action en couvrant progressivement les coûts du
crédit », c’est un raccourci abusif. Il est normal pour les plate formes de
France Initiative d’avoir les mêmes objectifs que ceux que vous avancez, mais
avec des moyens différents. Les plate formes en question vont, chaque année,
solliciter des apporteurs de fonds (publics et privés, mais surtout publics !)
à la fois pour couvrir leurs coûts de production et alimenter leurs fonds de
prêts. ET ça dure depuis 25 ans. Et les apporteurs en question doivent y voir
certaines qualités, puisqu’ils remettent au pot régulièrement !
Ainsi, tout ce que montrent l’Adie et France Initiative, c’est qu’on
peut avoir deux attitudes vis-à-vis des apporteurs de fonds « à fonds
perdus » (mécènes et subventionneurs). L’une consiste à les solliciter
en leur disant d’un air dégouté « je prends votre argent car le système de
protection sociale, les coûts salariaux, les lourdeurs du système, le
plafonnement des taux d’intérêt m’y contraignent, mais c’est contraire à mes
principes ». L’autre consiste à les tenir à la culotte, à les relancer
localement, à les associer localement au projet, à leur demander de l’argent et
d’autres contributions, à retourner les voir, à les faire bosser, à demander
leur aide aux banquiers locaux, aux chefs d’entreprises locaux, etc etc… le
tout pour les convaincre que c’est « la communauté locale » toute
entière qui contribue à créer sur place des entrepreneurs, donc des richesses
et des emplois.
Je ne sais pas quel est le meilleur système : je dis juste que le
discours de l’Adie est un discours extrêmement idéologique sur deux
points :
- Prendre l’argent sans partager le pouvoir, c’est vraiment considérer que
cet argent et ses détenteurs n’ont pas de contribution utile au projet
- Et fixer des intérêts qui ne suffiront jamais (je l'espère !) à faire
d’une organisation de microcrédit une affaire rentable, c’est s’imposer et
imposer aux autres des normes, des valeurs « du marché » qui me
paraissent hors de propos
Mais évidemment, ici, il s’agit là de mon opinion personnelle, qui est
fondée sur des travaux sérieux, mais que vous n’êtes pas obligé de
partager !
Tout ce que je dis, c’est que les deux ensembles forment des univers
idéologiques cohérents, qui renvoient donc à des conceptions, et de la
figure de l’entrepreneur, et de nos rapports aux « Biens communs »
publics qui sont également cohérents.
Dans l’univers de l’Adie, on veut développer une activité
financière équilibrée, au minimum (profitable à terme) et donc acquérir
« l’autonomie » dont vous parlez, c'est-à-dire la maitrise des
décisions ; et véhiculer en direction des entrepreneurs l’idée fixe :
l’argent, ça coûte ; vous êtes sur le marché ; la discipline du
remboursement est une contrainte que vous devez respecter ; sinon on fait
appel à vos cautions et on augmente la pression…
Dans l’univers France initiative, on ne veut surtout pas
aller vers l’équilibre financier ; on veut continuer d’impliquer l’argent
public, à tous les niveaux ; pour renouveler les fonds de prêts autant que
payer les coûts de production ; on met en avant l’honneur (le prêt) et la
confiance (pas de caution) ; on implique les communautés locales dans le
process ; et au total, on obtient des remboursements comparables.
Voilà tout. Ce sont des constructions idéologiques, qui reposent sur des
notions anthropologiques (implicites souvent) très différentes, et voilà. Bien
sûr, mon hypothèse se contente de comparer des choses comparables. Je reste sur
cette définition du microcrédit, qui me parait l’essence même de ce
concept : financer des projets qui sont hors marché ; donc y
consacrer le temps et la compétence nécessaire ; ce qui entraine
nécessairement des surcouts. Si l’Adie se mettait à prêter en 20
secondes, comme dans mon allusion plus haut, on changerait d’univers !
mais puisque vous vous référez à la « définition » ( ?) de la
commission européenne, je vous rappelle qu’elle contient « un prêt + du
conseil »
Voilà. Je suis heureux que l’Adie par votre voix contribue à ce que j’estime
être un important débat, et surtout (pour ce qui m’intéresse) un champ de
recherche académique très sous-traité aujourd’hui. J’espère que nous
continuerons à échanger sur ce thème. Mais je vous le redis ici : le petit
papier paru sur Rue 89 était juste un point d’actualité vite fait (trop vite
fait, sans doute). Ce n’était en rien une « attaque » vis-à-vis de
qui que ce soit. Je suis un admirateur de l’Adie comme de France
Initiative ; ceci avec des arguments puisque mon travail me permet de
comparer ces réalisations avec celles d’autres pays et d’autres époques.
Nous sommes vachement bons et efficaces en France dans ce domaine, car
nous avons généré deux systèmes qui coexistent fort bien et qui sont
fantastiquement efficaces. C’est pourquoi (c'est mon opinion
personnelle) il ne faut surtout pas confisquer le terme de microcrédit
au profit de l’un ou de l’autre de ces modèles ! cela appauvrirait
l'ensemble.
(MàJ du 20 04. Je répète : un blog, c'est une conversation ! Les
personnes qui me font l'amitié de me lire et de s'intéresser aux termes du
débat me disent que j'oublie de traiter un point. Pourquoi un tel enjeu autour
d'une question de définition ? Pourquoi l'Adie voudrait préserver de façon
étroite la définition du microcrédit comme un prêt à titre onéreux, et France
Initiative voudrait à toute force entrer dans l'épure ? Je pense qu'il y a
2 types de réponses. La première relève de l'implicite : ce sont les
composantes très différentes des deux organisations, qui pourtant toutes deux
concourent au même objectif. Deuxième type de réponse, avec des enjeux très
concrets : une fois que l'on a "défini" le microcrédit, il y a un tel
engouement (en France et en Europe) pour cet outil merveilleux que des lignes
budgétaires d'intervention de fonds publics ont être fléchées vers "les
organisations de micro crédit". Et là, soit vous êtes dans la définition, soit
vous n'avez droit à rien ! Trop compliqué de prendre en compte des IMF qui
en sont sans en être, mais qui en sont quand même!... Donc il y a un enjeu très
clair et très simple : il faut être dans le cadre, avant même que les
décisions budgétaires soient prises !
Ce n'est évidemment pas moi, qui plaide pour les partenariats publics privés
qui vais reprocher de tels objectifs aux uns ou aux autres, bien sur !
L'autre enjeu, c'est sans doute aussi de ne pas perdre de vue toute cette
comm d'enfer, cette sémantique spécifique qui s'est développée autours de la
MF, mondialement, ces dernières années. Parlez à n'importe quel banquier de
"prêter à des créateurs", il fuit. Parlez lui de s'impliquer dans un programme
de microfinance, il adore, c'est tendance ;-) Et tous les pros du secteur
savent que l'engagement des banquiers est capital, sinon les développements
seront lents et fragiles. D'ailleurs le gouvernement français a décidé de leur
demander des comptes et augmente la pression --au moins en France)
Maintenant, pour finir, voici ma réponse à votre première phrase qui
m’a légèrement énervé, car désormais, nous devrions tous être prudents
sur les « vertus » supposées de la microfinance au Sud. Les dernières
nouvelles des grandes organisations de microcrédit montrent que ce nouveau
« secteur financier » a des appétits féroces ; trop féroces pour
que les pauvres en profitent ! Voyez le scandale
Compartamos, avec ses prêts à 100% d’intérêt et l’enrichissement de ses
dirigeants. Voyez LAPO au Nigéria 126%, voyez Te Creemos au Mexique :
125%. Voyez SKS en Inde introduit en Bourse dans des conditions qui ne
garantissent vraiment pas aux vraiment pauvres d’avoir encore accès aux prêts…
Voyez le
New York Times récent,. Je vous rappelle que ces doutes sur une partie de
la microfinance sont partagés par le « père fondateur » dont se
réclame l’Adie, Muhamad Yunus, qui s’élève contre les conditions faites aux
clients
je vous rappelle aussi que de nombreux clients de la microfinance sont
tellement maltraités qu’une initiative a été jugée nécessaire pour
protéger les clients
je vous rappelle encore que les études les plus pointues (Esther Duflo et
ses équipes) montrent que la MF ne finance pas souvent des activités créatrices
de richesses. Je vous rappelle enfin que ce phénomène n’est pas récent, même si
vous récusez les comparaisons : cette analyse de la MF en Amérique Latine
par le
CGAP en 2001 montre déjà, dès les années 90, les dérives Avidité et
Cupidité sont triomphants ! Le résultat logique est Compartamos. Et ce
truc m'écoeure d'autant plus que, parait-il, on prête et en même temps, on
diffuse aux clientes des tracts contre l'avortement, la contraception et je ne
sais quoi encore d'origine catholique... Le prêteur usurier qui se fait
moraliste, ça craint. D'accord, ce sont peut être des comportements
minoritaires, mais je ne suis pas encore convaincu par les démonstrations du MIX
sur le fait que les taux d'intérêt baissent.
Je pense que ce qui est déterminant, désormais, c'est de surveiller de près
ceux que l'on appelle les "investisseurs extérieurs" dans la MF. On commence à
détecter des corrélations entre les IMF dans lesquelles des investisseurs
extérieurs interviennent, et celles qui servent de préférence les "not so
poor". Elles sont plus rentables que les autres : vois le papier que je
vous citais sur Compartamos, plus rentable que les banques traditionnelles
comparables !. Les investisseurs financiers (sauf quelques uns, motivés par la
responsabilité sociale) sont souvent des monomaniaques : ils raisonnent en
termes de profit, car ils ne savent, culturellement, pas faire grand chose
d'autre ! (ironie inside...). Donc les tenir en respect devrait être un
bon objectif.