Evaluer la microfinance - Benoît Granger, MicFin

Aller au contenu | Aller au menu | Aller à la recherche

1 3 - Microfinance en France

Fil des billets

vendredi 22 février 2013

Castagnes & polémiques sur les micro entrepreneurs en France

J'ai laissé ce blog à l'abandon pendant trop longtemps. S'il me reste 2 ou 3 lecteurs, j'aimerais les faire profiter de ma castagne la plus récente (j'adore la castagne, c'est connu !). Elle concerne les croyances et convictions butées de Guillaume Duval, rédac chef d'Alternatives économiques.

Je n'arrive pas à comprendre cette position butée sur : les chomeurs, faut surtout pas les pousser à créer une entreprise ; c'est risqué et ils y perdront "leurs maigres économies" (frisson d'horreur!)

Ca se passe sur Facebook ; j'ai juste transposé ci dessous notre "dialogue" (de sourds) du 14 au 22 02 13

Guillaume Duval Alter Éco a partagé un lien. 14 février "Un grand classique : c'est un indice très sûr de la gravité de la dégradation du marché du travail. Ne trouvant aucune opportunité d'emploi salarié, les chômeurs en sont réduits en désespoir de cause à tenter leur chance en se mettant à leur compte. Ce qui la plupart du temps se termine mal, les chômeurs ayant laissé dans l'aventure leurs (maigres) économies à défaut de leur santé mentale et physique. Malheureusement rien de réjouissant là dedans... Benoît Granger NON ça ne se termine pas MAL la plupart du temps. Tu devrais vraiment te mettre à jour sur ce sujet ! Benoît Granger FAites un effort les mecs ! informez vous un peu au lieu de rester scrogneugneu = les seules emplois valables, c'est ds les grandes entreprises (de préférence publiques) avec plein d'avantages Zoziaux....http://www.apce.com/cid52977/le-bonheur-d-etre-chef-d-entreprise.html

Guillaume Duval Alter Éco : "Mon cher Benoît, tu connais ma position comme je connais la tienne depuis un certain nombre d'années déjà. Mais je n'ai jamais vu ni dans l'actualité ni dans les arguments que tu avances avec tjs autant de conviction quoi que ce soit qui pourrait/devrait me faire changer d'avis sur ce sujet : il y a en France 20 % de "travailleurs pauvres " chez les gens qui sont à leur compte contre 6 % chez les salariés... Pousser les chômeurs à se mettre à leur compte c'est, bien souvent, les engager dans une impasse...

Benoît Granger : Mon cher Guillaume, je n’ai pas renoncé à te faire changer d’idée, si tu prends la peine de travailler un peu le sujet, au lieu de te contenter d’une part d’un raisonnement de comptable ; d’autre part en y ajoutant tes croyances personnelles.

Je reprends.

1 - Tu écris le 14 fev en commentant la hausse du nombre de créations d’entreprises : « Ne trouvant aucune opportunité d'emploi salarié, les chômeurs en sont réduits en désespoir de cause à tenter leur chance en se mettant à leur compte. Ce qui la plupart du temps se termine mal, les chômeurs ayant laissé dans l'aventure leurs (maigres) économies à défaut de leur santé mentale et physique ». Ton affirmation est FAUSSE, tout simplement fausse.

« la plupart du temps (ça) se termine mal » : faux. Le taux d’arrêt des nouvelles entreprises à 3 ans est proche de 50%, mais sur lesquels les arrêts volontaires représentent environ 1/3 de ces 50%. Ce sont des gens (les enquêtes existent) qui décident de faire autre chose ; qui augmentent leur employabilité ; qui rejoignent un client ou un fournisseur ou qui font des formations (enfin) qualifiantes. Donc il est faux de dire que « la plupart du temps, ça se termine mal ». Je n’ai pas de source concernant ces « maigres économies » qui te font pleurer, mais à ma connaissance (pour ce que je connais des réseaux de microfinance), il n’y a pas d’appauvrissement ; et il ya d’autres acquisitions d’ordre plus qualitatif : j’y reviendrai.

2 - Ensuite 15 fev ta seule réponse à mon énervement, c’est « il y a en France 20 % de "travailleurs pauvres " chez les gens qui sont à leur compte contre 6 % chez les salariés... Pousser les chômeurs à se mettre à leur compte c'est, bien souvent, les engager dans une impasse ». C’est absurde. Les 20% et 6% ne sont évidemment pas comparables. La plupart des micro-créateurs sont dans des activités ou le black est plus facile qu’ailleurs (services à la personne, commerce de proximité…), alors qu’il est difficile et risqué de ne pas déclarer des salaires. Donc le revenu réel de ces indépendants (pas de tous) est souvent supérieur au déclaré (ou à celui enregistré, selon la source des enquêtes). D’accord, ils ne bénéficient que d’une protection sociale basique ; mais c’est une façon pour eux de tester leurs propres capacités. Je ne défends pas le noir : je dis qu’une partie du noir est créé par les règles bureaucratiques et le coût du statut d’indépendant. Ceci ne traite pas le sort des « vieux indépendants » qui sont plus victimes de la démographie que de leur statut.

3 – Tu devrais tout de même tenir compte d’autres branches des sciences sociales que la comptabilité quand tu balances des affirmations aussi misérabilistes. Quand je te cite des études sur « la satisfaction » des entrepreneurs et « le bonheur d’être entrepreneur », y compris micro, ça ne te dérange pas ? D’autres études quali montrent que même ceux qui ont échoué mettent en avant les acquisitions qu’ils ont faites pendant cette phase d’entrepreneuriat. Ils savent décrire l’ « estime de soi », les apprentissages, l’ouverture, l’acquisition d’autonomie et d’indépendance (principale motivation des créateurs, y compris les chômeurs créateurs) et même, selon les sources, ils disent qu’ils recommenceront.

Mais tu ne VEUX PAS en tenir compte. Pour toi, ils sont acculés à prendre des risques insensés : « Pousser les chômeurs à se mettre à leur compte c'est, bien souvent, les engager dans une impasse ». Donc il vaut mieux les laisser croupir à la maison, c’est bien ça ? En gros, il faudrait caler la réglementation sur : comme il ya 20% de pauvres parmi les indépendants, il ne faut pousser personne à devenir indépendant ? Et les 80% autres, tu en penses quoi ? Personne ne pousse personne à devenir entrepreneur, et ce n’est pas ouvert à tout le monde. Mais pour ceux qui ont envie et qui veulent tester leurs capacités, oui à mon avis, le chômage est une excellente circonstance. Et je te rappelle que le taux d’échec des chômeurs créateurs est pratiquement le même que celui des autres (sauf pour les chômeurs de longue durée, pour qui c’est plus dur est risqué : logique).

4 –Comme il n’y a durablement pas assez d’offres d’emplois salariés, si tu condamnes les chômeurs qui créent une activité, reste plus qu’à les laisser à la maison ! En manifestant pour que le RSA et les allocs augmentent, je suppose ? (on rêve !)

Tu ne t’interroges jamais sur ce que signifient les 1,5 M de personnes qui ont décidé de s’inscrire comme autoentrepreneurs ? Sur cet énorme désir d’autonomie, d’indépendance, d’initiative qui se manifeste ; y compris dans une période particulièrement difficile ?

Les AE : je suppose que tu détestes également. J’ai lu Abhervé et son blog sur ce thème : je suppose qu’il reflète la position d’AlterEco. Je ne peux pas souscrire à cette analyse entièrement négative des AE. Comme test, comme micro-activité complémentaire, c’est aussi une façon de tester ses propres capacités à l’initiative. Encore une fois, les emplois salariés vont continuer de baisser. Donc en réponse, on se contente de dire : surtout ne prenez ni risques ni initiative, c’est pas pour vous (gentil mépris implicite envers les chômeurs…) ? C’est absurde !

5 – Je pense que tu devrais plutôt, au lieu de condamner ces possibilités nouvelles d’indépendance, t’intéresser aux conditions dans lesquelles le service public que tu aimes tant améliore la donne. C'est-à-dire l’amélioration du filet de sécurité pour ceux qui prennent des risques ; et l’accompagnement de ces micro entrepreneurs : parce que la majorité d’entre eux ont besoin d ‘un accompagnement. Au lieu de rester dans une impasse, tu ferais avancer le débat.

6 – Toi qui t’en vantes : « coup de gueule : je passe mon temps à défendre le service public, les dépenses publiques tout ça, mais quand je vois cette publication de l'Insee », etc. tu crois vraiment que la situation de certains salariés de ce service public boursouflé est enviable ? surtout comparé au sort des micro entrepreneurs ? le service public se comporte d’une façon crapuleuse vis-à-vis de nombre de ses « employés », tu connais ça ; et les précaires du privé ne sont pas dans une meilleure position ; sans rien apprendre, ni progresser, ni acquérir d’expérience ou d’autonomie dans la façon de conduire leur vie. Et c’est ça l’alternative à : ne pas pousser les chômeurs à créer leur activité ! ? ! ? C’est vraiment pas sérieux. C’est ça que j’appelle la « vieille Gôche » : seules valent les grosses machineries : des droits standard pour tout le monde ; et une vieille conviction que le pouvoir paternaliste résoudra tous vos problèmes à votre place.

Mais tu n’as pas remarqué à quel point le pouvoir redistributeur redistribue de façon de plus en plus injuste ? lire le papier de Hirsh sur le RSA dans Libération d’avant-hier. Si en plus il ne crée même plus les libertés quotidiennes (en se contentant de placer les filets de sécurité aux endroits stratégiques) oui, on va vers une société d’assistés permanents –et tu y auras intellectuellement contribué.

7 – je vais continuer à lire AlterEco, puisque vous avez une telle influence. Mais il me semble qu’il règne une certaine paresse dans une partie d’AlterEco. Des alternatives bien simples, un peu début XXè siècle. Keynes c’est bien ; le libéralisme, c’est pas bien. Le capitalisme, c'est tout pourri ; le service public, c'est tout bon. Heureusement, il ya aussi Gadrey, Sibille et quelques autres trop discrets, qui se rendent compte que le monde change…

jeudi 23 septembre 2010

Microfinance l’activité « a décollé en France en 2009 » - Ah bon vraiment ?

Si vous avez crée une alerte Google sur « microcrédit » ou « microfinance » pour suivre l’actualité, vous avez reçu hier, mercredi, une avalanche d’alertes. Oui, le microcrédit (au choix : la microfinance) « a décollé en France en 2009 ».

Bonne nouvelle ? Nouvelle bizarre : le microcrédit n’a pas attendu l’année 2009 pour décoller en France. Mais l’AFP, l’agence France presse, a titré sa dépêche ainsi, et la plupart des journaux (qui ne sont pas allés à la conférence de presse –et Rue89 non plus) ont repris tranquillement ce titre. Ainsi s’installe l’information.

Mercredi, l'Observatoire de la microfinance présentait son 2e rapport annuel. Comparé à celui de 2008 (il est là : http://www.banque-france.fr/fr/instit/telechar/services/microfinance.pdf ), gros succès : les micro-crédits professionnels, ceux qui financent des créateurs d’entreprise, ont progressé de 38% (à 20.384) et les micro-crédits personnels de 54%, à 5.520. La microfinance, « dans un contexte de crise économique mondiale, (…) a plutôt bien tiré son épingle du jeu », analyse finement notre confrère suisse Le Temps. Mais « les acteurs financiers doivent accroitre leur mobilisation » ajoutent une douzaine de sites, ainsi que « 20 minutes », après Yahoo Actualités. Et surtout après avoir écouté, eux, les arguments de Paul Loridan, de la Banque de France, qui présentait le rapport.

20 000 microcrédits professionnels en 2009 ? bizarre également. S’il s’agit des prêts de l’ensemble des réseaux spécialisés aux créateurs d’entreprises, le nombre est nettement supérieur : de l’ordre de 35 000. S’il ne s’agit que des prêts « à titre onéreux », c'est-à-dire faits avec un taux d’intérêt et garantis par le FCS (le fonds de cohésion sociale géré par la Caisse des dépôts pour le compte de l’Etat), cela réduit singulièrement la définition du microcrédit professionnel.

Le microcrédit en France fait l’objet d’un débat très sérieux qui consiste à savoir qui entre et qui n’entre pas dans la définition, voir http://eco.rue89.com/2010/04/12/en-france-le-microcredit-cest-preter-cher-aux-pauvres-146850

Ce n’est pas juste une querelle de chapelles ou de réseaux, c’est aussi une question philosophique. Le prêt, surtout à des pauvres, doit il être un prêt « à intérêt » pour être qualifié de microcrédit ? Bénéficiant au passage de l’image mondiale, très positive, des réalisations de Muhamad Yunus et de la Grameen Bank… Ou bien d’autres formules de prêts, comme les prêts d’honneur, sans intérêt ni caution, pratiqués en France par France Initiative font-ils partie de la famille ? Le débat n’est pas fini ; mais les média semblent déjà suivre la pente.

samedi 3 avril 2010

prêter, prêter à intérêt, prêter sur l'honneur, etc. --un débat sans intérêt ?

Tiens revoilà le sujet Adie / France Initiative = qui est le plus beau ? –et cette fois, ce n’est pas moi le provocateur, je tiens à le souligner !

Merci à « mon vieil ami » (voir tout en bas) Emmanuel Landais d’avoir pris le temps de commenter mes 2 derniers billets ; merci à Christine Lagarde, qui a autre chose à faire, mais a confirmé la décision : le microcrédit, ce sont les prêts avec un intérêt. Point. Les autres (par exemple les prêts sans intérêt) c’est d’autres trucs –qu’on du mal à nommer d’ailleurs ! Merci à Arvind Ashta d’avoir organisé cette belle et bonne journée de travail à Dijon : c’est là ou je me suis fait un peu engueuler par des représentants de l’Adie, qui pensaient que je leur en voulais car ce sont des sales capitalistes. Ça fait drôle, non ?

Donc merci parce que tout cela me donne une bonne occasion pour préciser quelques trucs à propos de microcrédit et de microfinance en France ; et le niveau et la qualité de la recherche ne sont vraiment pas encore au niveau de la production ! (voir un de mes commentaires ironiques ici)

1 – Prêter, c’est prêter, le reste est accessoire.

C’est rigolo parce que cet argument (que je compte leur retourner) dans mes discussions avec Maria Nowak et avec mon vieil ami Emmanuel, a toujours été le leur. Arrête tes histoires à propos de taux d’intérêt trop élevés. Le problème de notre client Adie n’est pas de trouver de l’argent à 6% ou à 8% : son problème, c’est de trouver l’argent. Point.

Et c’est vrai, bien sûr. Même si c’est vrai avec des limites : l’argent à 8%, n’est pas le même que l’argent à 40% (taux d’intérêt au sein de la communauté Paki, en Angleterre aujourd’hui, d’après mes sources). La limite, sans même parler de règle sur l’usure, est celle de l’efficacité : si mon activité me rapporte 20% et que j’emprunte à 40%, je risque de me ruiner vite !

Mais si l’essentiel est le prêt, dans ce cas, pourquoi pas 0% ? pourquoi pas 2%, comme fait France Active ? pourquoi 10 ou 15% ? les vertus essentielles du prêt pour l’emprunteur (voir plus loin) sont préservées non ? Donc cet argument qui a laissé coi des générations de fonctionnaires se retourne comme une crêpe. Si ce n’est pas important, pourquoi le rendre important ?

2 – facturer des intérêts : quel intérêt ?

Le point important et actuel est celui-ci : dès que l’on facture des intérêts, on est bien dans l’économie de marché. Le prêt est bien une activité lucrative. L’essentiel est que facturer des intérêts signifie publiquement que l’on prête pour, au minimum, maintenir la valeur des capitaux que l’on engage ; et plus souvent, pour en tirer un profit. Un profit : c’est cela qui choquait, parait-il, mon interlocuteur de l’Adie de Dijon : je ne disais évidement pas que l’Adie cherche à « faire du profit sur le dos des pauvres » : je dis que dans l’activité de prêter, on change d’univers entre prêter à intérêt (et quel que soit l’intérêt), et prêter sans intérêt.

3 – prêter à intérêt sans perspective de profit, c’est une entreprise idéologique

Facturer des intérêts, c’est pour tendre vers l’autonomie. C’est ce que proclame Maria Nowak depuis plus de 20 ans, et elle a tenu bon sur ce discours contre vents et marées, même quand nous lui disions (nous étions assez nombreux à l’époque) que ça ne passait pas du tout dans l’opinion publique. Elle a eu raison de son point de vue : elle a éduqué une bonne partie de la haute fonction publique, qui en avait grand besoin.

Mais en même temps, elle a tenu bon sur une entreprise qui était et qui reste profondément idéologique, au sens ou son projet n’avait qu’un lien restreint avec la réalité. Pour le dire très vite : jamais l’Adie n’a réellement compté atteindre l’autonomie financière ; en tous cas, telle qu’elle exerçait et qu’elle exerce encore le métier aujourd’hui. Et d’ailleurs, ça tombe bien parce que tous les professionnels sérieux disent que l’équilibre des comptes est impossible pour la microfinance en Europe de l’Ouest : voir la synthèse Evers & Jung de l’an dernier ; voir la dernière enquête EMN et les réponses des 94 IMF européennes.

Impossible parce que les coûts de production couvrent des prestations qui sont indispensables. Les emprunteurs ont besoin de conseils et même de formation avant de s’endetter. On peut faire prendre en charge une partie de ces coûts par des budgets publics, mais ce n’est jamais suffisant.

Impossible parce que les coûts sont trop élevés, et les taux d’intérêt sont plafonnés (implicitement, par la norme morale, ou explicitement, par des règles juridiques de l’usure). Donc impossible dans ce piège, ce plancher trop haut et ce plafond trop bas, de créer une marge suffisante pour tout payer : payer les coûts de production des prêts et payer le risque, c'est à dire les pertes liées aux clients qui ne remboursent pas !

4 – si on atteint l’autonomie, la fameuse sustainability du CGAP, en faisant de la microfinance, c’est que l’on change de logique et de produits

Tout ceci parce que l’Adie fait (ou faisait jusqu’à maintenant) le métier tel qu’il doit être fait : c'est à dire avec une évaluation de la qualité des personnes et des projets ; donc avec des coûts de production importants.

Donc si l’équilibre est impossible, j’en conclue que l’Adie veut « donner une leçon » à ses clients. Nous vous facturons un intérêt parce que c’est comme ça dans le monde du business. Parce que « la dure discipline du remboursement », etc. Parce que l’argent, ça coûte. Parce que, enfin, les « lois du marché », c’est ça.

Ok : l’Adie a décidé avec Adie Connect de développer d’autres techniques de prêt, plus proches des prêts conso / revolving que des prêts pro. Je pense que c’est un risque énorme parce que les créateurs n’auront plus aucune confrontation avec « un pro » : un conseiller qui serait capable, idéalement, de les mettre en face de leurs projets, de leurs rêves et de leurs risques. Mais les gains en coûts de production sont tels que c’est tentant ! Je ne sais pas ce que ça va donner, mais ça mérite d’être évalué au millimètre ! En tous cas, les critères de l’anthropologie, encore eux, montrent que l’on change de système ; sans doute radicalement. Ce n’est pas a priori une critique : c’est juste une observation pour nourrir le travail à faire sur l’évaluation de ce nouveau dispositif.

5 – Justifier le marché par le marché : j’emprunte pour prêter ; donc vous payez cher. Une loi universelle ?

Bien évidemment, je ne retiens pas les arguments de l’Adie sur le fait que l’association doit chercher constamment de nouveaux fonds à prêter, et que l’argent public, les subventions sont insuffisantes (ce que répétait mon contradicteur de Dijon). Donc, dit l’Adie par la bouche de Maria, elle même doit respecter les lois du marché : c'est à dire qu’elle « est contrainte » d’emprunter pour prêter. Je n’y crois pas du tout. Les budgets publics sont en baisse ? c’est faux ! ils sont influençables, les budgets publics. Martin Hirsch à lui tout seul a réussi en 2007 à arracher plus de 2 milliards d’€ à un gouvernement de droite pour les pauvres. Donc avec un groupe de pression, de bons arguments et des preuves de la rentabilité sociale de la microfinance, on trouve de l’argent public !

Je crois que l’Adie n’est pas du tout victime de la baisse des budgets, la preuve étant, par exemple, que les budgets publics allant vers les plate formes de France Initiative continuent d’augmenter. Pour moi, l’Adie n’est pas « victime » : c’est l’Adie qui a décidé de chercher dans l’autre direction, c'est à dire emprunter, de façon à créer un cycle, ou un marché complet. J’emprunte, je prête ; et au milieu, je dois retenir une marge suffisante pour tout payer. Point. Il n’existe aucune autre hypothèse dans notre société : d’ailleurs, nous résument les fonctionnaires de l’inspection des finances dans leur rapport de décembre dernier, le prêt à intérêt, « c’est une définition universellement acceptée » du micro crédit.

Bin non ! C’est une définition qui résulte de l’emprise idéologique des adeptes du « free market ». Mais ce n’est pas la définition universelle du microcrédit. Et je ne vois pas pourquoi on laisserait l’inspection des finances ou pire la Commission européenne nous imposer cette définition. « le microcrédit, c’est du prêt à intérêt » : ah bon ? qui est légitime pour décider ça ?. Alors que le débat, même aux USA reste vif (pour le moins !).

L’Adie a tâtonné dans ses premières années de production. Et c’est normal : à l’époque, au tout début des 90, nous apprenions le métier tous ensemble. Mais dès le début, Maria a fortement orienté le discours sur cet objectif unique : assurer l’autonomie de l’association en couvrant les coûts par les intérêts. C’était une décision stratégique, et l’histoire prouve que, bravo, elle a réussi un truc fantastique. Mais il ne faut pas tout confondre : ce n’est pas la voie unique pour aboutir à des performances comparables. C’est tout ce qui m’intéresse ici.

6 – résultat : une définition free market et stigmatisante de la microfinance

Je répète ici ce que je disais en séance à Dijon : avoir exclu France Initiative du comité qui, auprès de la Banque de France, discute de microcrédit en France, c’est une grosse bêtise. C’est idiot, c’est une décision purement idéologique, et qui a pour effet de bunkeriser le microcrédit. Le MC, c’est réservé aux clients exclus, et c’est réservé aux prêteurs qui leur facturent des intérêts. Les autres, c’est autre chose que d’ailleurs nous ne savons pas nommer.

Si on voulait à tout prix stigmatiser les pauvres et les exclus, on ne pourrait pas faire mieux ! Comme vous êtes pauvres, comme les banques ne veulent pas de vous, on va vous prêter plus cher qu’à ceux qui ne sont pas pauvres… sympa ! Voilà bientôt de retour le vieux fantôme de la « Banque des pauvres » (dite aussi « banque solidaire ») ! On avait eu du mal, à l’époque, à convaincre le patron de la Caisse des dépôts de laisser tomber…

7 – donc avec ou sans intérêt facturé : c’est un débat sans intérêt !le prêt crée du lien (le débat anthropologique)

Le prêt crée du lien, de la gratitude, des devoirs l’un envers l’autre. Dans le cas du microcrédit, l’un sachant qu’il est en surplomb de l’autre : il détient à la fois les objets de son désir et de ses besoins (du fric) ; et il détient en plus une part de ces codes qui permettent le business (l’éducation, le capital social).

Ca, c’est la représentation anthropologique du prêt. Donner accès au prêt à des personnes qui sont exclues du marché des prêteurs, c’est déjà entrer dans le don (au sens anthropologique : voir Mauss, etc.) et donc dans l’altruisme, concept que les économistes ont beaucoup de mal à intégrer dans leurs équations. Je le redis : en facturant, ou non, un intérêt, qui devient très secondaire. Il ya du don dans le prêt, évidemment.

Ce que « la profession » des prêteurs estime être l’essentiel, c’est la confiance créée ; mais aussi la compétence, les apports de conseils et d’avis : ce qui fait le « prêt pro », par opposition au « prêt conso » presse-bouton.

8 – Au passage : on confond par erreur 2 propriétés du prêt d’honneur : l’honneur et l’argent

Dans l’exclusion actuelle du prêt dit « d’honneur » de l’univers du microcrédit, on confond 2 choses. La définition stricte, grammaticale, du prêt d’honneur s’applique uniquement au fait que l’emprunteur s’engage à rembourser « sur son honneur », sur sa parole. Rien de moins, mais rien de plus. C’est par une habitude abusive que l’on ajoute la deuxième caractéristique : un prêt sans intérêt.

Or les fonctions de l’argent restent les mêmes ! j’y reviendrai

9 – D’où nous vient cette répugnance pour l’intérêt ?

C’était le thème du remarquable papier que j’avais révisé pour Dijon la semaine dernière (de Laurence Attuel-Mendes) : quelles sont les règles des différentes religions , et peut on estimer qu’il y a compatibilité entre MF et religion ?. Ce qui est fascinant dans ce thème c’est la proximité des religions en question. La règle, c’est avant tout : il faut donner aux pauvres. Mais dans certains cas, il faut pouvoir prêter ; le moins possible ; avec les plus bas taux d’intérêt possible ; à certaines époques, faire faire ce boulot impur par les juifs, comme l’ont fait les pays catholiques, mais aussi musulmans pendant longtemps.

Même si on ne comprend plus très bien cette répugnance vis-à-vis du prêt à intérêt (parce que c’est anticiper ? vendre du temps ? donc se prendre pour Dieu ?), reste que toutes les religions du Livre sont devenues pragmatiques. Dans les 2 sens du terme - Un lien logique entre le prêt et l’activité. Prêter pour le business est mieux et plus tôt admis. D’où également l’importance dans l’Islam du lien entre prêt pro et risque. Et l’absence de répugnance de la part des protestants car ils se croient bénis de Dieu : voir Max Weber sur ce thème - Et très tôt aussi, ne pas abuser de la faiblesse. Les prêts perso ne doivent pas étrangler l’emprunteur. Je me rappelle par exemple la thèse remarquable de Frederic Schwindt, historien de Nancy, sur les prêteurs qui sont à partir du 13 è siècle des Confréries catholiques de Lorraine.

La règle de base, c’est mettre de l’argent à disposition. Rien de plus. Après, on ajoute selon les cas des critères : c’est prendre un risque ensemble (le prêt à la grande aventure développé par les vénitiens) ; le prêt « extortionate » comme on dit encore aujourd’hui dans les suburbs américains. C’est reconstituer le capital. C’est gagner de l’argent sur l’argent : c’est ce qui choquait le plus nos ancêtres…

Mon fascinant séminaire d’historiens à l’ENS montre que, d’abord, tout le monde est endetté, y compris les pauvres, de façon permanente, immémoriale. Ensuite que les intérêts des prêts varient de 1 à 1000 selon les époques, les situations, les –précisément- rapports de force. Mais qu’avant l’apogée actuelle du capitalisme, le prêt est étroitement enserré dans des rapports sociaux ; dans un système de croyances… Voir la fameuse citation que j’ai copiée du livre de Laurence Fontaine : cette description du prêteur « à la petite semaine » qui n’a pour gage que les serments sur le Christ de ses emprunteuses…

10 – Donc revenir aux basiques : l’important, c’est de prêter en confiance. Le reste : il ya toujours des institutions pour payer les coûts de production.

D’accord : c’est gonflé de lancer une telle affirmation, alors que c’est, en réalité, tellement difficile et épuisant de passer du temps à aller chercher de l’argent. Mais en même temps, c’est la seule façon de faire adhérer des institutions au projet : qu’elles soient publiques ou que ce soit des mécènes privés. Maria a déjà tellement fait évoluer les mentalités et les comportements dans les hautes sphères du privé et du public…

Mais j’y reviendrai avec des chiffres, car ce sont les bases même de l’évaluation qui sont ici en discussion !

11 – le reste des critiques qui m’étaient adressées sortent du cadre. Je connais le dévouement des uns et des autres. Ce n’était évidemment pas mon propos de les mettre en doute ni même de les sous estimer. Mon propos, c’est la recherche sur l’évaluation. Pour évaluer utilement des dispositifs comme la MF, il faut créer des outils car il y a peu de précédents. Il y en a un qui me concerne de loin, c’est le travail fait par Cécile Lapenu, remarquable, sur les performances sociales de l’Adie. Cécile a utilisé des grilles méthodo sur lesquelles nous avions travaillé ensemble au tout début des années 2000 : c’est pourquoi je reste intéressé par la suite !

Voilà ma contribution brouillonne au débat ; c’est très provisoire. Je prépare un papier mieux construit sur le thème, et j’y reviendrai !

(Emmanuel : on se connait depuis + de 20 ans, mais cette expression "mon vieil ami" c'est juste une allusion au débat (un peu vif !) entre Sibille et Draperi sur l'ESS (Sibille qui commence sa réponse en s'adressant à "son ami" Draperi ! ... heu, c'est qui aime bien châtie bien ?) Bref, pour ce qui me concerne, je pense que nous n'avons, ni l'un ni l'autre, jamais douté de nos bonne foi respectives ! Même dans des débats ... un peu vifs !)

mercredi 17 juin 2009

France Initiative et France Active font (enfin) partie du Réseau européen de la Microfinance, le REM

C'est encore mon voisin de blog qui est le plus rapide. Benoit Willot commente longuement l'adhésion de ces deux réseaux au REM, qui était très largement dominé par l'Adie ces dernières années (ce qui est logique : c'est Maria Nowak qui en avait pris l'initiative, et qui a conservé la présidence pendant 5 ans)

Je dois dire à titre personnel que je suis fort heureux que les 3 réseaux français de "finance solidaire", pour utiliser un terme qui englobe la microfinance, adhèrent à un même réseau européen. L'Adie à elle seule représentait presque la moitié des microcrédits en Europe de l'ouest ; avec cette arrivée, les français se montrent les plus présents à l'ouest (mais pas à l'est : les réseaux de la MF se développent beaucoup plus vite chez les nouveaux adhérents de l'union européenne)

Mais surtout, les français vont enfin pouvoir montrer que les modèles de la finance solidaire sont beaucoup plus variés que la seule représentation monomaniaque qu'en fait le CGAP et quelques adeptes des Free Markets. En effet, France Active avec ses prêts à bas taux d'intérêt et France Initiative avec ses prêts d'honneur à 0% obtiennent des résultats qui sont comparables en qualité et en impact avec ceux de l'Adie.

Ceci renvoie à des conceptions différentes sur le financement des créateurs d'entreprises : mais que l'on veuille ou non en faire une activité rentable, l'essentiel est dans le résultat. Les créateurs sont plutôt mieux accompagnés et mieux financés par ces réseaux, qui montrent un professionnalisme époustouflant, que par les banques --hélas !

Il parait que certaines d'entre elles commencent à apprendre la leçon ? tant mieux !

jeudi 1 janvier 2009

jérémie en Languedoc Roussillon (l'Adie teste un projet expérimental)

voici l'annonce de l'implantation de Jérémie, le programme européen de soutien à la MF, à Montpellier

Le premier opérateur est l'Adie, mais sous une forme originale. Je n'en sais pas beaucoup plus aujourd'hui, sauf que la région LR a perdu récemment son originalité. En effet, LR pendant près de 15 ans, avait un outil financier solidaire unique AIRDIE, remarquable, qui avait été crée par Emmanuel Kasperski, un ancien de l'Adie du Nord.

Le point original, et même unique, est que AIRDIE parvenait à réunir au sein d'un outil unique les "concurrents" habituels que sont France Active et l'Adie, qui, dans toutes les autres régions, ont des réseaux différents.

Puis en 2005, les désaccords (toutes sortes de désaccords) ont pris le pas sur le consensus : un outil financier unique pour toute la gamme des demandes de financements solidaires dans la région.

Dommage ? Je n'en sais rien --alors que pourtant j'ai travaillé sur ce dossier ! Mais entre les divergences de conception de la MF, les divergences dans l'analyse des besoins, les divergences vis à vis des bailleurs ... Tout ce beau consensus n'a pas duré. Donc France Active reste le référent de AIRDIE pour les fonds de garantie, et l'Adie a crée une nouvelle structure en 2007.

Pour le reste, j'ai des échos plutôt pas très positifs de la mise en place de Jérémie ; notamment chez les "pauvres" de l'Europe. Comme les fonds de la BEI doivent passer par les Etats, ceux qui ne sont pas favorables à la MF (ou ceux qui n'y connaissent rien !) ne font pas le moindre effort !

mais je n'en sais pas beaucoup plus aujourd'hui.

samedi 22 novembre 2008

Proposition de loi du sénateur Marini "pour responsabiliser les acteurs du crédit à la consommation", etc

C'est ici, sur le site du Sénat. C'est intéressant, très concentré sur le revolving --à jsute titre. Mais en tentant d'interdire le contrat de crédit sur les lieux de vente, le sénateur donne peu de chances à sa proposition d'être adoptée !

Les prêteurs se plaignaient beaucoup ces derniers temps que leur activité soit surencadrée : un loi par an en moyenne depuis 20 ans.

Sur la concept de crédit responsable, voir le site de ECRC

Sur le débat et les réactions de lecteurs, voir le papier récent sur Eco89

voir aussi texte de la directive du 23 avril 2008 sur le crédit conso (prévoyant notamment un TAEG présenté de la même façon dans tous les pays de l'Union)

mercredi 12 novembre 2008

Les "petites jeunes" risquent de devenir des "vieilles naines"

C'est un papier que j'ai fait pour Eco89. Il est ici. Il consiste à montrer que le tropisme des banques ne les entraine pas vers les jeunes et petites entreprises ; et qu'il "n'y a pas de demande", disent les banques, en partie parce qu'elles (les TPE) sont certaines qu'il n'y a pas d'offre.

La dynamique Oséo contrecarre assez efficacement cette tendance, mais on est loin du compte !

Et l'idée que la MF en France peut résoudre le problème est une fausse idée : les banques ont intérêt à investir ce créneau !

dimanche 14 septembre 2008

Evaluation des performances de la microfinance et des programmes d'accompagnement en France (2000)

C'est ici, sur le site du BIT (ILO)

C'était le premier travail fait par une équipe française sur ces critères, des amis, et cette étude reste fondatrice dans la conception développée ensuite des appuis à la micro-création dans les pays industrialisés.