Evaluer la microfinance - Benoît Granger, MicFin

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1 3 - Microfinance en France

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mercredi 21 avril 2010

Emmanuel Landais : "Tu t'acharnes à vouloir modifier toutes les définitions admises du microcrédit"...(+ MàJ du 23 04 10)

Emmanuel Landais, directeur général de l'Adie ( MàJ : ... que j'estime et admire depuis des années --ceci pour couper court à tel ou tel commentaire reçu. Ceci bien que je sois plutôt avare de ce genre de sentiment), m'a envoyé un mail aujourd'hui, avec un texte joint que je reproduis intégralement ci dessous, puisqu'il me dit "tu peux faire ce que tu veux de ce document". Et SANS commentaires (parce que je suis à l'étranger, et parce que je n'ai pas le temps avant quelques jours). Il se réfère à mon papier du 3 avril, puis du 19 avril sur les comparaisons Adie -France Initiative dans le débat actuel sur la définition, ou plutôt le comptage du microcrédit en France.

Même si Emmanuel "s'énerve à son tour", écrit-il, je conteste évidemment la pose du "procureur et juge" qu'il m'attribue! Mais l'essentiel reste de lire ce qu'il a à dire :

GRANGER UN DEBAT QUI N’EN FINIT PAS

Cher Benoît,

Quel talent ! Réussir à créer de toutes pièces un simulacre de polémique entre l’Adie et France Initiative alors que, pas plus tard que le mois dernier, nous avions, avec Anne Chatauret, déléguée générale de France Initiative, fait le constat que nos relations n’avaient jamais été aussi bonnes qu’aujourd’hui !!!!!!

Je me suis permis de paraphraser le titre d’un de tes articles sur le débat « Draperie-Sibille » à propos de l’entrepreneuriat social. Je me demande si ça ne t’a pas donné des idées… Je me suis d’abord dit qu’il valait mieux ne pas répondre : pas le temps, débat stérile et perdu d’avance car tu te places à la fois comme procureur et comme juge, avec ô combien de talent encore une fois

Mais je craque et, à mon tour, comme toi, je m’énerve :

Dans ton papier du 2 avril sur le sujet, tu démarres en écrivant « Tiens revoilà le sujet Adie / France Initiative = qui est le plus beau ? –et cette fois, ce n’est pas moi le provocateur, je tiens à le souligner ! »

Jolie formule de rhétorique (ça s’appelle une prétérition ?) car en réalité tu es bien le seul à transformer un débat portant sur une simple question de définition en un affrontement, non pas esthétique mais carrément éthique. Pour toi, la question n’est visiblement pas de savoir qui est le plus beau mais plutôt qui est le « plus bien ».

Ayant décidé une fois pour toutes que les prêts d’honneur sont du microcrédit, tu t’acharnes à vouloir modifier toutes les définitions communément admises du microcrédit pour y faire entrer au forceps l’activité de France Initiative. Je pensais, benoîtement (si j’ose dire) que la logique voudrait qu’on fixe d’abord la définition, puis qu’on regarde si les activités des uns et des autres lui correspondent. Toi tu fais l’inverse !

Bon alors, qui est le plus beau ?

Tu as choisi et c’est ton droit, d’autant plus légitime que l’activité de France Initiative est tout à fait digne d’éloges. De mon côté, j’ai aussi ma petite idée mais je me garderai bien d'y répondre, d’abord parce que je suis mal placé (on ne peut pas être juge et partie) ensuite parce qu’on ne peut pas comparer les torchons et les serviettes (et je précise que l’Adie est prête à prendre le rôle du torchon !).

D’un côté un instrument venant se substituer à un prêt bancaire pour des personnes n’y ayant pas accès, de l’autre un apport de quasi-fonds propres facilitant l’accès à un prêt bancaire. Nul besoin d’être expert financier de haut vol pour comprendre la différence. Ce n’est ni le même outil financier, ni du coup la même cible (du reste, c’est parce que ce n’est pas la même cible que les outils financiers utilisés sont différents).

L’écart entre les montants moyens des plans de financement des projets financés par l’Adie et FI sont de 1 à 10. Tu sembles en effet avoir oublié que les prêts d’honneur de FI sont censés faire levier sur des prêts bancaires, de montants bien plus élevés et comportant d’ailleurs …un taux d’intérêt !!!!

A idéologue, idéologue et demi.

La finalité du microcrédit est bien de donner accès aux services financiers aux pauvres. Ce n’est pas, comme tu le laisses entendre, de faire du fric sur leur dos. Bon, tu vas encore me citer le contre-exemple de Compartamos et je suis sûr qu’on peut en trouver d’autres parmi les 10 000 institutions de microfinance recensées à travers le monde. Cherche bien quand même. La recherche de l’autonomie financière n’est qu’un moyen permettant d’assurer durablement la mission. Ca peut être aussi, à condition d’avoir des garde-fous (performances sociales, protection des clients, gouvernance) un stimulant pour être le plus efficace possible. Ce n’est en tout cas pas une fin en soi, ni pour l’Adie, ni pour la quasi-totalité des IMF (relis Yunus !).

Tu nous prêtes des positions idéologiques qui ne sont que le fruit de ton imagination (ou peut-être d’un certain aveuglement…idéologique). Et , flûte, moi qui croyais, comme les 500 salariés et 1500 bénévoles engagés à l’Adie, travailler pour aider des exclus à créer leur propre emploi, je découvre, au bout de 15 ans, que j’œuvre dans une structure « adepte du free market » (sic ), qui veut donner une leçon à ses clients. Nous vous facturons un intérêt parce que c’est comme ça dans le monde du business. Parce que la dure discipline du remboursement , etc. Parce que l’argent, ça coûte. Parce que, enfin, les lois du marché, c’est ça. » (resic).

L’idéologie de l’Adie, si idéologie il y a, c’est que les exclus peuvent, si on les y aide, redevenir acteurs de l’économie plutôt que d’en être mis à l’écart. Dans les pays riches, il s’agit bien évidemment d’une économie de marché régulée souvent pour le meilleur (droit du travail, redistribution, protection des consommateurs…) et parfois pour le pire (corporatismes, élitisme, complexités administratives…).

Pourquoi un taux d’intérêt ?

Ah la question du taux d’intérêt ! non il n’y a pas d’idéologie là dedans (ce serait d’ailleurs le monde à l’envers !), C’est au contraire par pur pragmatisme que, comme tous les acteurs de la finance solidaire, nous demandons un retour à nos clients : ça nous sert à rembourser et payer la ressource que nous empruntons auprès des banques, à couvrir une partie du risque (et nous prenons beaucoup de risques) et à contribuer à équilibrer, tant bien que mal, nos comptes. Si nous ne percevions pas d’intérêt, nous aurions eu un déficit de 4 M€ l’an dernier. Je ne serais d’ailleurs plus là pour te répondre, mais mon successeur aurait engagé un plan social (une centaine de licenciements, et du coup, une baisse de notre activité de 20%, avec des fermetures d’antennes et la réduction de notre offre de services). Nous sommes sans doute moins talentueux que nos confrères pour collecter des fonds publics, mais je t’assure que l’argent public est bien plus rare et plus aléatoire que ce que tu as l’air de penser (ceci dit, si tu a des pistes à nous proposer je suis preneur…).

Rassure-toi, nous savons bien que le « free market » ne peut suffire pour que le microcrédit puisse s’étendre, en France comme ailleurs. C’est même pour ça qu’on existe !!! Notre modèle économique repose, là aussi comme pour tous nos confrères de l’économie solidaire, sur la combinaison de ressources très diverses : un peu de marché, oui, à travers les taux d’intérêt, mais aussi des financements publics, du mécénat d’entreprises, des dons et aussi et surtout l’engagement militant de bénévoles et de salariés qui renoncent à faire carrière (et fortune !) dans des entreprises à but lucratif.

Désolé de ne te proposer que cette grisaille au lieu du monde en noir et blanc que tu crois observer. Peut-être même qu’en changeant de lunettes, tu pourras y déceler quelques lueurs d’arc-en-ciel.

Amicalement,

Emmanuel

lundi 19 avril 2010

L'Adie réagit à mon papier sur Rue 89, concernant la définition du microcrédit en France. Un débat passionnant, à mon avis (+ MàJ du 20 04 10)

J'avais fait la semaine dernière un petit papier sur Rue 89, au titre légèrement agressif, mais qui ne traitait que d'un point d'actualité : la définition en cours du microcrédit : "En France, le microcrédit, c'est prêter cher aux pauvres ?". Bon, d'accord, on peut lire ça, me dit-on, comme une attaque contre l'Adie, mais ce n'est pas le cas. Le débat porte plutôt sur la façon de "compter" les microcrédits. Donc va-t-on y inclure des prêts de type France Initiative, prêts d'honneur sans intérêts, ou va-t-on restreindre le microcrédit à des "prêts à titre onéreux" ? En fait, derrière cette question comptable, c'est toute une conception de la microfinance et de la nature de l'acte "prêter", de la conception que l'on a de "l'entrepreneur" qui se profile, et de la conception que l'on se fait du rôle des pouvoirs publics dans ce domaine (Rappel immodeste : je travaille à long terme sur ces questions, ; je participe à des recherches académiques; donc le débat ci dessous n'est pas un débat entre ignorants ! :-)

C'est pourquoi je reproduis ci dessous le "droit de réponse" que l'Adie a fait publier sur Rue 89, en l'entrelardant de mes commentaires. (C'est tout de même curieux qu'une bonne partie de la communication de l'Adie consiste à "se défendre" contre des attaques supposées ! Alors que je n'attaque personne ! !)

paru sur Rue 89 le 14 Avril dernier :

"Nous avons reçu la réponse suivante de l'Adie: Mercredi 14 avril 2010 En tant que premier opérateur de microcrédit en France, l’Adie souhaite répondre à l'article de Benoît Granger publié le 12 avril dans Eco 89. Thierry Racaud, Directeur des Etudes et Plaidoyer de l’Adie.

"1.Le microcrédit, tel qu’il fonctionne dans le monde entier est un crédit avec taux d’intérêt. Comment pourrait-on, autrement « Bâtir un secteur financier ouvert à tous » suivant le slogan de l’année internationale du microcrédit ?

Cher Thierry Racaud, on démarre mal le débat. Pour moi, hélas, on n’est pas en train de « Bâtir un secteur financier ouvert à tous » partout dans le monde ! Et de loin ! Mais pour en venir rapidement à vos arguments concernant la France aujourd’hui, je renvoie ma réponse sur ce point à la fin de ce commentaire.

"Cette définition a été validée par le G8 réuni à Sea Island (Etats-Unis) en 2004, elle figure dans tous les documents du CGAP (Consultative Group to Assist the Poor) et elle est appliquée par toutes les IMFs du monde (Institutions de Microfinance).

Je pense, vous avez raison, que le CGAP (qui s’appelait à l’époque « to assist the poorest » non pas « the poor » !) a beaucoup contribué à cette définition univoque. Tout le discours du CGAP dans les années 90 a été : les institutions de microfinance doivent devenir indépendantes ; donc facturer cher les prêts et refuser les subventions publiques. Nous sommes d’accord : c’est bien cette définition à laquelle vous vous référez, et c’est celle que je conteste ! C’était bien une position que j’appelle idéologique : pas question d’envisager des partenariats entre le secteur public et le secteur privé. Le microcrédit, c’est une activité qui relève des lois du marché ; donc tout au privé ! Or si c’était une activité relevant du marché, rentable, pourquoi les banques ne s’y étaient pas intéressé avant ?

"Elle correspond aussi à la définition adoptée par la Commission européenne qui, ayant prévu un plafond de prêt très haut - 25 000 euros - divise la clientèle du microcrédit en deux segments : l’un bancable (ayant accès au crédit bancaire), l’autre pas.

Vous ne répondez pas sur la question de l’intérêt ! La Commission européenne (qui d’ailleurs n’a aucune légitimité particulière pour donner une définition) en 2003 puis 2007, avait prudemment évité de définir le microcrédit comme étant « à titre onéreux » ! Ceci malgré l’insistance de Maria Nowak, qui avait largement inspiré ce texte !

"Il est donc normal que l’IGF ait adopté cette définition, par référence non pas à l’Adie, mais à la norme européenne et internationale.

Je n’écris pas « par référence » à l’Adie, j’écris que le rapport de l’IGF a été « très influencé » par les conceptions de l’Adie. Regardez vous-même les annexes du rapport : France initiative : 5 personnes rencontrées par les inspecteurs ; France Active : 4 personnes rencontrées ; Adie : 17 personnes rencontrées ! !

Sur le fond : non, il n’est pas normal que l’IGF ait adopté cette définition ; du moins à mon avis. Si vous acceptez mon analyse qui consiste à dire que « facturer des intérêts » est une posture idéologique (voir mon papier), l’IGF a adopté une définition idéologique ! Et je dois vous dire en plus que ça me choque beaucoup de la part de fonctionnaire qui sont supposés garder une certains distance et rendre compte à leur ministre de la réalité telle qu’elle est –non d’induire les positions qu’il prendra !

"2.Le groupe présidé par Pierre Valentin Directeur Général Délégué du Crédit Coopératif avait été constitué par le Conseil National de l’Information Statistique et la Banque de France, depuis plusieurs mois. Il avait pour but de faire entrer la microfinance bancaire et non bancaire dans la statistique publique afin de pouvoir suivre l’évolution du secteur, ce qui supposait dans un premier temps de clarifier les définitions

Sur un point formel, vous avez raison : je n’aurais pas dû écrire qu’il s’agissait d’ « aboutir à une définition juridique » : c’était plutôt pour définir un périmètre. Voilà ce que l’on mettra dans la définition du microcrédit dans les stats ; voilà ce qu’on n’y mettra pas. Mais le diable étant dans les détails, on peut supposer qu’une fois l’habitude prise, le droit entérinera paresseusement le fait. Donc que la loi se contentera de confirmer que le microcrédit, ce sont des prêts « à titre onéreux ». Or c’est le cœur du débat !

"3.S’il a paru préférable de limiter le microcrédit aux prêts comportant un intérêt, c’est pour ne pas mélanger des services financiers différents et compter deux fois les mêmes projets. En effet, le prêt d’honneur, reconnu par les banques comme faisant partie des fonds propres, permet de lever un microcrédit bancaire.

Pardonnez moi, mais c’est patouilleux comme raisonnement ! ? Pour les créateurs d’entreprise, l’important c’est d’obtenir un prêt. Et de l’obtenir d’une part en bénéficiant de conseils, d’avis, d’appuis compétents ; et d’autre part, que ces appuis en question lui facilitent l’accès à d’autres financements : des banques traditionnelles de préférence. Les deux sont indissociables. Le reste, ce sont des arguties de juristes ou de fonctionnaires : même l’intérêt devient secondaire dans ce cadre ! (j’y reviendrai). L’essentiel, c’est de préserver ce rapport humain et complexe.

Pour le reste, la majorité des clients de l’Adie n’ont pas de « fonds propres » au sens juridique du terme, puisqu’ils ne créent pas une société de capitaux. Pour les créateurs de type France Initiative, ils décident d’ajouter le prêt aux fonds propres (au aux « quasi fonds propres ») de la société qu’ils créent : et alors ! ? dans les deux cas, il s’agit de crédibiliser le projet, d’augmenter ses fonds (propres ou pas propres…), et de valider, grâce aux conseils, ses perspectives. Point final ! L’effet de levier sur l’emprunt bancaire parait supérieur dans le cas de France Initiative que dans le cas de l’Adie : c’est lié au fait que les projets sont plus importants, mais aussi que les banquiers sont plus souvent associés aux décisions de FI qu’aux décisions de l’Adie : j’ai des travaux personnels sur ce point qui sont probants.

"4.Le fait d’appeler le prêt d’honneur « microfonds propres » et de le faire entrer sous ce nom dans les statistiques n’enlève rien à la valeur du produit. L’Adie en fait aussi, en complément de ses microcrédits.

L’Adie fait des prêts d’honneur avec des fonds publics, en complément de ses crédits solidaires, et sur sollicitation de la Caisse des dépôts : oui, et alors ? c’est une façon de démentir vos principes ? là, je ne vois pas l’argument !

"5.Au-delà du problème de définition statistique du microcrédit, on peut bien sûr, avoir des conceptions différentes d’aide à la création d’entreprise. L’Adie se préoccupe non seulement de la pérennité de son action, mais aussi de son impact social et de la protection de ses clients. Les taux sont fixés en consultation avec les emprunteurs et l’octroi des prêts tient compte à la fois de la rentabilité du projet financé et de l’endettement du client. S’agissant des petits prêts, de courte durée, ce qui compte pour les emprunteurs c’est le montant de l’échéance, qui ne dépasse pas, en moyenne, 150 euros. A côté du microcrédit, le client de l’Adie peut bénéficier de microfonds propres sous forme de prime régionale ou de prêt d’honneur ainsi que des services d’accompagnement (formation, conseil, coaching), qui sont gratuits. Il peut aussi contracter une micro-assurance à un tarif très avantageux. Le coût total de cet ensemble de services est très faible.

La, il me semble que vous prenez un ton un peu « donneur de leçon ». Je connais ce discours. Mais, un exemple, les taux des prêts de l’Adie « sont fixés en consultation avec les emprunteurs » : alors la, non ! faut pas exagérer ! que vous ayez des taux différents en fonction des risques perçus, je veux bien : c’est d’ailleurs une pratique dominante dans l’univers de la microfinance… mais affirmer ça, je vous trouve un peu gonflé ! (MàJ : il semble que je m'emporte un peu sur ce point : effectivement l'Adie consulte ses clients avant de changer ses taux)

" Au total, l’Adie est au service des créateurs d’entreprise qui ne sont pas pris en compte par les autres réseaux et qui n’ont pas accès direct au microcrédit bancaire. Un chômeur cadre avec 50 000 euros d’indemnité de départ, n’est pas dans la même situation qu’un chômeur peu qualifié, sans ressources propres.

Allez, décidons que l’on évite les caricatures faciles ! Le « cadre qui part avec 50 000 € d’indemnité », il n’y en a pas beaucoup, ni à l’Adie, ni à France Initiative. Mais si vous voulez dire par là que le microcrédit ne s’applique qu’aux pauvres en France, et que les emprunteurs de France Initiative ne sont pas assez pauvres, on va, à nouveau, ne pas être d’accord ! Ce qui entre ou n’entre pas dans la définition de la microfinance, c’est relatif à chaque pays et chaque époque. Le critère « je ne trouve pas de financier du marché pour me faire confiance et pour financer mon projet » me parait un bon et basique critère. Il reflète à la fois la situation de personnes pauvres et exclues, et qui n’ont accès à rien ; et la situation de personnes intégrées socialement, mais qui n’inspirent pas assez confiance aux banques pour qu’elles financent des projets ; y compris des projets ambitieux !

C’est, me semble-t-il, l’équivalent de la microfinance au Sud (puisque vous démarriez par là), puisque le terme « microcrédit » reste utilisé autant pour le financement de petits commerçants ou artisans dans les Andes (un prêt de 500 $ sur 6 mois) que le micro-micro financement du cireur de chaussures à Mumbai (un prêt de 5$ pour… la journée !), et même un prêt de 2000 $ sur un an dans certaines « banques » de microcrédit sur un an. Un écarte de 5$ à 2000 $ : c’est pire qu’en France, vous ne trouvez pas ?. Hé bien, en France, pays développé et riche, cela me semble logique d’utiliser le même terme pour les projets de type Adie et les projets de type France Initiative : écart : de 2 500 à 7 800€, nettement plus faible non ?. Mais vous avez parfaitement le droit de contester mon analyse pragmatique, bien sûr ! Cela risque d’accentuer encore l’aspect « une règle taillée sur mesure pour l’Adie », mais pourquoi pas ?

"La réussite de ses clients prouve que l’Adie leur apporte les services dont ils ont besoin à un coût compatible avec leur situation. Il est normal qu’elle cherche à pérenniser et étendre son action en couvrant progressivement les coûts du crédit, ceux liés à l’accompagnement restant forcément subventionnés.

Voilà. Nous sommes enfin au cœur du débat. Il ya 2 ou 3 façons d’aboutir aux objectifs que vous décrivez. Et tout ce que je dis, c’est que l’Adie a décidé, a choisi (personne ne le lui a imposé) une façon ; une seule et unique façon. Et je suis loin de le lui reprocher (je n’ai aucun reproche à faire à qui que ce soit !).

L’Adie décide : on va comprimer les coûts de production, on va externaliser les coûts liés à l’accompagnement, on va monter les taux d’intérêt et de cette façon un de ces jours, on va couvrir les coûts de production + les impayés par les intérêts payés par les clients. Point final : c’est ça le modèle Adie. Je l’ai entendu exposer 100 fois depuis 20 ans.

Laissons tomber les coûts d’accompagnement : c’est un succès légitime, par encore tout à fait avéré, pour les réseaux de microcrédit en France (Adie + FI). Faire enfin prendre en compte, par le financement public et privé de la formation professionnelle, les conseils, les heures passées, donc la formation des porteurs de projet : c’était un minimum –surtout quand on voit certaines formations de salariés ou de chômeurs complètement tocardes qui sont abondamment financées ! Donc tant mieux ! Et c’est autant de temps passé par les prêteurs sur les dossiers des emprunteurs qui ne sont plus à leur charge.

Passons aux coûts directs de production, c'est-à-dire instruction + décision de prêt + suivi financier du créateur. En gros, le coût estimé évolue selon les cas entre 1 200 et 2 000 € par projet financé. Si ces chiffres sont les bons, l’intérêt en couvre une partie dérisoire. Prenons un prêt de 3000 € à 10% sur 2 ans :sans entrer dans les détails, au total, les échéances sont en effet de 130€ par mois à la louche, et les intérêts payés au prêteur sont de 322€ (à 15%, le préteur encaisse 495 €) : on est loin du compte. Pour vous paraitre paradoxal, je souhaite que l'Adie ne couvre jamais les 1200€ de coûts par les intérêts des prêts ! C’est moins vrai pour un prêt France initiative : pour un prêt de 7000€ à 3 ans et à 10% le prêteur récupérerait 1131€.

(MàJ 20 04 : un blog, c'est une conversation. Donc j'ai conversé avec plusieurs personnes depuis la parution de ce papier, qui me disent que je fais erreur sur les chiffres. Les miens sont soit trop vieux, soit pas assez définis entre ce qui relève des stricts "couts de production du prêteur" (de l'odred e 600 € aujourd'hui?), et ce qui entre dans l'ensemble plus flou des coûts d'accueil + accompagnement, que l'Adie a réussi, pour une bonne part, à externaliser. C'est important, car l'objectif de couvrir les coûts parait un peu plus à portée de main. MAis ma question c'est plutôt : est-ce souhaitable ? En tous cas c'est conforme à la logique d'ensemble de l'Adie)

Mais l’important est que dans les deux cas, on a besoin d’argent « sans retour » : quel que soient leurs statuts et leurs stratégie, les deux prêteurs ont absolument besoin d’apports extérieurs qu’ils ne rembourseront pas. Tout simplement parce que ces prêts ne sont pas rentables. Et pour moi, c’est d’ailleurs précisément ce qui fait leur qualité ! prêter aux pauvres, ce n’est rentable que si vous vous foutez complètement de ce qui leur arrive : dans ce cas, vous leur prêtez 100 €, 200€, 2000€ en 20 secondes, et le tour est joué –si vous voyez à qui je fais allusion. Mais dans notre débat, on est dans le financement de projets professionnels, pas dans l’achat de bricoles pour lesquelles on vous reprocherait presque de ne pas utiliser cette merveilleuse « réserve d’argent qui vous attend » !

Alors que financer des projets c’est de façon immémoriale parler avec les gens. Donc c’est prendre du temps, c’est coûteux. Encore une fois, si financer les projets des pauvres était une activité rentable, ça se saurait ! des banques se seraient jetées sur cette « niche » !

Donc quand vous écrivez qu’il « est normal qu’elle (l’Adie) cherche à pérenniser et étendre son action en couvrant progressivement les coûts du crédit », c’est un raccourci abusif. Il est normal pour les plate formes de France Initiative d’avoir les mêmes objectifs que ceux que vous avancez, mais avec des moyens différents. Les plate formes en question vont, chaque année, solliciter des apporteurs de fonds (publics et privés, mais surtout publics !) à la fois pour couvrir leurs coûts de production et alimenter leurs fonds de prêts. ET ça dure depuis 25 ans. Et les apporteurs en question doivent y voir certaines qualités, puisqu’ils remettent au pot régulièrement !

Ainsi, tout ce que montrent l’Adie et France Initiative, c’est qu’on peut avoir deux attitudes vis-à-vis des apporteurs de fonds « à fonds perdus » (mécènes et subventionneurs). L’une consiste à les solliciter en leur disant d’un air dégouté « je prends votre argent car le système de protection sociale, les coûts salariaux, les lourdeurs du système, le plafonnement des taux d’intérêt m’y contraignent, mais c’est contraire à mes principes ». L’autre consiste à les tenir à la culotte, à les relancer localement, à les associer localement au projet, à leur demander de l’argent et d’autres contributions, à retourner les voir, à les faire bosser, à demander leur aide aux banquiers locaux, aux chefs d’entreprises locaux, etc etc… le tout pour les convaincre que c’est « la communauté locale » toute entière qui contribue à créer sur place des entrepreneurs, donc des richesses et des emplois.

Je ne sais pas quel est le meilleur système : je dis juste que le discours de l’Adie est un discours extrêmement idéologique sur deux points :

- Prendre l’argent sans partager le pouvoir, c’est vraiment considérer que cet argent et ses détenteurs n’ont pas de contribution utile au projet

- Et fixer des intérêts qui ne suffiront jamais (je l'espère !) à faire d’une organisation de microcrédit une affaire rentable, c’est s’imposer et imposer aux autres des normes, des valeurs « du marché » qui me paraissent hors de propos

Mais évidemment, ici, il s’agit là de mon opinion personnelle, qui est fondée sur des travaux sérieux, mais que vous n’êtes pas obligé de partager !

Tout ce que je dis, c’est que les deux ensembles forment des univers idéologiques cohérents, qui renvoient donc à des conceptions, et de la figure de l’entrepreneur, et de nos rapports aux « Biens communs » publics qui sont également cohérents.

Dans l’univers de l’Adie, on veut développer une activité financière équilibrée, au minimum (profitable à terme) et donc acquérir « l’autonomie » dont vous parlez, c'est-à-dire la maitrise des décisions ; et véhiculer en direction des entrepreneurs l’idée fixe : l’argent, ça coûte ; vous êtes sur le marché ; la discipline du remboursement est une contrainte que vous devez respecter ; sinon on fait appel à vos cautions et on augmente la pression…

Dans l’univers France initiative, on ne veut surtout pas aller vers l’équilibre financier ; on veut continuer d’impliquer l’argent public, à tous les niveaux ; pour renouveler les fonds de prêts autant que payer les coûts de production ; on met en avant l’honneur (le prêt) et la confiance (pas de caution) ; on implique les communautés locales dans le process ; et au total, on obtient des remboursements comparables.

Voilà tout. Ce sont des constructions idéologiques, qui reposent sur des notions anthropologiques (implicites souvent) très différentes, et voilà. Bien sûr, mon hypothèse se contente de comparer des choses comparables. Je reste sur cette définition du microcrédit, qui me parait l’essence même de ce concept : financer des projets qui sont hors marché ; donc y consacrer le temps et la compétence nécessaire ; ce qui entraine nécessairement des surcouts. Si l’Adie se mettait à prêter en 20 secondes, comme dans mon allusion plus haut, on changerait d’univers ! mais puisque vous vous référez à la « définition » ( ?) de la commission européenne, je vous rappelle qu’elle contient « un prêt + du conseil »

Voilà. Je suis heureux que l’Adie par votre voix contribue à ce que j’estime être un important débat, et surtout (pour ce qui m’intéresse) un champ de recherche académique très sous-traité aujourd’hui. J’espère que nous continuerons à échanger sur ce thème. Mais je vous le redis ici : le petit papier paru sur Rue 89 était juste un point d’actualité vite fait (trop vite fait, sans doute). Ce n’était en rien une « attaque » vis-à-vis de qui que ce soit. Je suis un admirateur de l’Adie comme de France Initiative ; ceci avec des arguments puisque mon travail me permet de comparer ces réalisations avec celles d’autres pays et d’autres époques. Nous sommes vachement bons et efficaces en France dans ce domaine, car nous avons généré deux systèmes qui coexistent fort bien et qui sont fantastiquement efficaces. C’est pourquoi (c'est mon opinion personnelle) il ne faut surtout pas confisquer le terme de microcrédit au profit de l’un ou de l’autre de ces modèles ! cela appauvrirait l'ensemble.

(MàJ du 20 04. Je répète : un blog, c'est une conversation ! Les personnes qui me font l'amitié de me lire et de s'intéresser aux termes du débat me disent que j'oublie de traiter un point. Pourquoi un tel enjeu autour d'une question de définition ? Pourquoi l'Adie voudrait préserver de façon étroite la définition du microcrédit comme un prêt à titre onéreux, et France Initiative voudrait à toute force entrer dans l'épure ? Je pense qu'il y a 2 types de réponses. La première relève de l'implicite : ce sont les composantes très différentes des deux organisations, qui pourtant toutes deux concourent au même objectif. Deuxième type de réponse, avec des enjeux très concrets : une fois que l'on a "défini" le microcrédit, il y a un tel engouement (en France et en Europe) pour cet outil merveilleux que des lignes budgétaires d'intervention de fonds publics ont être fléchées vers "les organisations de micro crédit". Et là, soit vous êtes dans la définition, soit vous n'avez droit à rien ! Trop compliqué de prendre en compte des IMF qui en sont sans en être, mais qui en sont quand même!... Donc il y a un enjeu très clair et très simple : il faut être dans le cadre, avant même que les décisions budgétaires soient prises !

Ce n'est évidemment pas moi, qui plaide pour les partenariats publics privés qui vais reprocher de tels objectifs aux uns ou aux autres, bien sur !

L'autre enjeu, c'est sans doute aussi de ne pas perdre de vue toute cette comm d'enfer, cette sémantique spécifique qui s'est développée autours de la MF, mondialement, ces dernières années. Parlez à n'importe quel banquier de "prêter à des créateurs", il fuit. Parlez lui de s'impliquer dans un programme de microfinance, il adore, c'est tendance ;-) Et tous les pros du secteur savent que l'engagement des banquiers est capital, sinon les développements seront lents et fragiles. D'ailleurs le gouvernement français a décidé de leur demander des comptes et augmente la pression --au moins en France)

Maintenant, pour finir, voici ma réponse à votre première phrase qui m’a légèrement énervé, car désormais, nous devrions tous être prudents sur les « vertus » supposées de la microfinance au Sud. Les dernières nouvelles des grandes organisations de microcrédit montrent que ce nouveau « secteur financier » a des appétits féroces ; trop féroces pour que les pauvres en profitent ! Voyez le scandale Compartamos, avec ses prêts à 100% d’intérêt et l’enrichissement de ses dirigeants. Voyez LAPO au Nigéria 126%, voyez Te Creemos au Mexique : 125%. Voyez SKS en Inde introduit en Bourse dans des conditions qui ne garantissent vraiment pas aux vraiment pauvres d’avoir encore accès aux prêts… Voyez le New York Times récent,. Je vous rappelle que ces doutes sur une partie de la microfinance sont partagés par le « père fondateur » dont se réclame l’Adie, Muhamad Yunus, qui s’élève contre les conditions faites aux clients

je vous rappelle aussi que de nombreux clients de la microfinance sont tellement maltraités qu’une initiative a été jugée nécessaire pour protéger les clients

je vous rappelle encore que les études les plus pointues (Esther Duflo et ses équipes) montrent que la MF ne finance pas souvent des activités créatrices de richesses. Je vous rappelle enfin que ce phénomène n’est pas récent, même si vous récusez les comparaisons : cette analyse de la MF en Amérique Latine par le CGAP en 2001 montre déjà, dès les années 90, les dérives Avidité et Cupidité sont triomphants ! Le résultat logique est Compartamos. Et ce truc m'écoeure d'autant plus que, parait-il, on prête et en même temps, on diffuse aux clientes des tracts contre l'avortement, la contraception et je ne sais quoi encore d'origine catholique... Le prêteur usurier qui se fait moraliste, ça craint. D'accord, ce sont peut être des comportements minoritaires, mais je ne suis pas encore convaincu par les démonstrations du MIX sur le fait que les taux d'intérêt baissent.

Je pense que ce qui est déterminant, désormais, c'est de surveiller de près ceux que l'on appelle les "investisseurs extérieurs" dans la MF. On commence à détecter des corrélations entre les IMF dans lesquelles des investisseurs extérieurs interviennent, et celles qui servent de préférence les "not so poor". Elles sont plus rentables que les autres : vois le papier que je vous citais sur Compartamos, plus rentable que les banques traditionnelles comparables !. Les investisseurs financiers (sauf quelques uns, motivés par la responsabilité sociale) sont souvent des monomaniaques : ils raisonnent en termes de profit, car ils ne savent, culturellement, pas faire grand chose d'autre ! (ironie inside...). Donc les tenir en respect devrait être un bon objectif.

samedi 3 avril 2010

prêter, prêter à intérêt, prêter sur l'honneur, etc. --un débat sans intérêt ?

Tiens revoilà le sujet Adie / France Initiative = qui est le plus beau ? –et cette fois, ce n’est pas moi le provocateur, je tiens à le souligner !

Merci à « mon vieil ami » (voir tout en bas) Emmanuel Landais d’avoir pris le temps de commenter mes 2 derniers billets ; merci à Christine Lagarde, qui a autre chose à faire, mais a confirmé la décision : le microcrédit, ce sont les prêts avec un intérêt. Point. Les autres (par exemple les prêts sans intérêt) c’est d’autres trucs –qu’on du mal à nommer d’ailleurs ! Merci à Arvind Ashta d’avoir organisé cette belle et bonne journée de travail à Dijon : c’est là ou je me suis fait un peu engueuler par des représentants de l’Adie, qui pensaient que je leur en voulais car ce sont des sales capitalistes. Ça fait drôle, non ?

Donc merci parce que tout cela me donne une bonne occasion pour préciser quelques trucs à propos de microcrédit et de microfinance en France ; et le niveau et la qualité de la recherche ne sont vraiment pas encore au niveau de la production ! (voir un de mes commentaires ironiques ici)

1 – Prêter, c’est prêter, le reste est accessoire.

C’est rigolo parce que cet argument (que je compte leur retourner) dans mes discussions avec Maria Nowak et avec mon vieil ami Emmanuel, a toujours été le leur. Arrête tes histoires à propos de taux d’intérêt trop élevés. Le problème de notre client Adie n’est pas de trouver de l’argent à 6% ou à 8% : son problème, c’est de trouver l’argent. Point.

Et c’est vrai, bien sûr. Même si c’est vrai avec des limites : l’argent à 8%, n’est pas le même que l’argent à 40% (taux d’intérêt au sein de la communauté Paki, en Angleterre aujourd’hui, d’après mes sources). La limite, sans même parler de règle sur l’usure, est celle de l’efficacité : si mon activité me rapporte 20% et que j’emprunte à 40%, je risque de me ruiner vite !

Mais si l’essentiel est le prêt, dans ce cas, pourquoi pas 0% ? pourquoi pas 2%, comme fait France Active ? pourquoi 10 ou 15% ? les vertus essentielles du prêt pour l’emprunteur (voir plus loin) sont préservées non ? Donc cet argument qui a laissé coi des générations de fonctionnaires se retourne comme une crêpe. Si ce n’est pas important, pourquoi le rendre important ?

2 – facturer des intérêts : quel intérêt ?

Le point important et actuel est celui-ci : dès que l’on facture des intérêts, on est bien dans l’économie de marché. Le prêt est bien une activité lucrative. L’essentiel est que facturer des intérêts signifie publiquement que l’on prête pour, au minimum, maintenir la valeur des capitaux que l’on engage ; et plus souvent, pour en tirer un profit. Un profit : c’est cela qui choquait, parait-il, mon interlocuteur de l’Adie de Dijon : je ne disais évidement pas que l’Adie cherche à « faire du profit sur le dos des pauvres » : je dis que dans l’activité de prêter, on change d’univers entre prêter à intérêt (et quel que soit l’intérêt), et prêter sans intérêt.

3 – prêter à intérêt sans perspective de profit, c’est une entreprise idéologique

Facturer des intérêts, c’est pour tendre vers l’autonomie. C’est ce que proclame Maria Nowak depuis plus de 20 ans, et elle a tenu bon sur ce discours contre vents et marées, même quand nous lui disions (nous étions assez nombreux à l’époque) que ça ne passait pas du tout dans l’opinion publique. Elle a eu raison de son point de vue : elle a éduqué une bonne partie de la haute fonction publique, qui en avait grand besoin.

Mais en même temps, elle a tenu bon sur une entreprise qui était et qui reste profondément idéologique, au sens ou son projet n’avait qu’un lien restreint avec la réalité. Pour le dire très vite : jamais l’Adie n’a réellement compté atteindre l’autonomie financière ; en tous cas, telle qu’elle exerçait et qu’elle exerce encore le métier aujourd’hui. Et d’ailleurs, ça tombe bien parce que tous les professionnels sérieux disent que l’équilibre des comptes est impossible pour la microfinance en Europe de l’Ouest : voir la synthèse Evers & Jung de l’an dernier ; voir la dernière enquête EMN et les réponses des 94 IMF européennes.

Impossible parce que les coûts de production couvrent des prestations qui sont indispensables. Les emprunteurs ont besoin de conseils et même de formation avant de s’endetter. On peut faire prendre en charge une partie de ces coûts par des budgets publics, mais ce n’est jamais suffisant.

Impossible parce que les coûts sont trop élevés, et les taux d’intérêt sont plafonnés (implicitement, par la norme morale, ou explicitement, par des règles juridiques de l’usure). Donc impossible dans ce piège, ce plancher trop haut et ce plafond trop bas, de créer une marge suffisante pour tout payer : payer les coûts de production des prêts et payer le risque, c'est à dire les pertes liées aux clients qui ne remboursent pas !

4 – si on atteint l’autonomie, la fameuse sustainability du CGAP, en faisant de la microfinance, c’est que l’on change de logique et de produits

Tout ceci parce que l’Adie fait (ou faisait jusqu’à maintenant) le métier tel qu’il doit être fait : c'est à dire avec une évaluation de la qualité des personnes et des projets ; donc avec des coûts de production importants.

Donc si l’équilibre est impossible, j’en conclue que l’Adie veut « donner une leçon » à ses clients. Nous vous facturons un intérêt parce que c’est comme ça dans le monde du business. Parce que « la dure discipline du remboursement », etc. Parce que l’argent, ça coûte. Parce que, enfin, les « lois du marché », c’est ça.

Ok : l’Adie a décidé avec Adie Connect de développer d’autres techniques de prêt, plus proches des prêts conso / revolving que des prêts pro. Je pense que c’est un risque énorme parce que les créateurs n’auront plus aucune confrontation avec « un pro » : un conseiller qui serait capable, idéalement, de les mettre en face de leurs projets, de leurs rêves et de leurs risques. Mais les gains en coûts de production sont tels que c’est tentant ! Je ne sais pas ce que ça va donner, mais ça mérite d’être évalué au millimètre ! En tous cas, les critères de l’anthropologie, encore eux, montrent que l’on change de système ; sans doute radicalement. Ce n’est pas a priori une critique : c’est juste une observation pour nourrir le travail à faire sur l’évaluation de ce nouveau dispositif.

5 – Justifier le marché par le marché : j’emprunte pour prêter ; donc vous payez cher. Une loi universelle ?

Bien évidemment, je ne retiens pas les arguments de l’Adie sur le fait que l’association doit chercher constamment de nouveaux fonds à prêter, et que l’argent public, les subventions sont insuffisantes (ce que répétait mon contradicteur de Dijon). Donc, dit l’Adie par la bouche de Maria, elle même doit respecter les lois du marché : c'est à dire qu’elle « est contrainte » d’emprunter pour prêter. Je n’y crois pas du tout. Les budgets publics sont en baisse ? c’est faux ! ils sont influençables, les budgets publics. Martin Hirsch à lui tout seul a réussi en 2007 à arracher plus de 2 milliards d’€ à un gouvernement de droite pour les pauvres. Donc avec un groupe de pression, de bons arguments et des preuves de la rentabilité sociale de la microfinance, on trouve de l’argent public !

Je crois que l’Adie n’est pas du tout victime de la baisse des budgets, la preuve étant, par exemple, que les budgets publics allant vers les plate formes de France Initiative continuent d’augmenter. Pour moi, l’Adie n’est pas « victime » : c’est l’Adie qui a décidé de chercher dans l’autre direction, c'est à dire emprunter, de façon à créer un cycle, ou un marché complet. J’emprunte, je prête ; et au milieu, je dois retenir une marge suffisante pour tout payer. Point. Il n’existe aucune autre hypothèse dans notre société : d’ailleurs, nous résument les fonctionnaires de l’inspection des finances dans leur rapport de décembre dernier, le prêt à intérêt, « c’est une définition universellement acceptée » du micro crédit.

Bin non ! C’est une définition qui résulte de l’emprise idéologique des adeptes du « free market ». Mais ce n’est pas la définition universelle du microcrédit. Et je ne vois pas pourquoi on laisserait l’inspection des finances ou pire la Commission européenne nous imposer cette définition. « le microcrédit, c’est du prêt à intérêt » : ah bon ? qui est légitime pour décider ça ?. Alors que le débat, même aux USA reste vif (pour le moins !).

L’Adie a tâtonné dans ses premières années de production. Et c’est normal : à l’époque, au tout début des 90, nous apprenions le métier tous ensemble. Mais dès le début, Maria a fortement orienté le discours sur cet objectif unique : assurer l’autonomie de l’association en couvrant les coûts par les intérêts. C’était une décision stratégique, et l’histoire prouve que, bravo, elle a réussi un truc fantastique. Mais il ne faut pas tout confondre : ce n’est pas la voie unique pour aboutir à des performances comparables. C’est tout ce qui m’intéresse ici.

6 – résultat : une définition free market et stigmatisante de la microfinance

Je répète ici ce que je disais en séance à Dijon : avoir exclu France Initiative du comité qui, auprès de la Banque de France, discute de microcrédit en France, c’est une grosse bêtise. C’est idiot, c’est une décision purement idéologique, et qui a pour effet de bunkeriser le microcrédit. Le MC, c’est réservé aux clients exclus, et c’est réservé aux prêteurs qui leur facturent des intérêts. Les autres, c’est autre chose que d’ailleurs nous ne savons pas nommer.

Si on voulait à tout prix stigmatiser les pauvres et les exclus, on ne pourrait pas faire mieux ! Comme vous êtes pauvres, comme les banques ne veulent pas de vous, on va vous prêter plus cher qu’à ceux qui ne sont pas pauvres… sympa ! Voilà bientôt de retour le vieux fantôme de la « Banque des pauvres » (dite aussi « banque solidaire ») ! On avait eu du mal, à l’époque, à convaincre le patron de la Caisse des dépôts de laisser tomber…

7 – donc avec ou sans intérêt facturé : c’est un débat sans intérêt !le prêt crée du lien (le débat anthropologique)

Le prêt crée du lien, de la gratitude, des devoirs l’un envers l’autre. Dans le cas du microcrédit, l’un sachant qu’il est en surplomb de l’autre : il détient à la fois les objets de son désir et de ses besoins (du fric) ; et il détient en plus une part de ces codes qui permettent le business (l’éducation, le capital social).

Ca, c’est la représentation anthropologique du prêt. Donner accès au prêt à des personnes qui sont exclues du marché des prêteurs, c’est déjà entrer dans le don (au sens anthropologique : voir Mauss, etc.) et donc dans l’altruisme, concept que les économistes ont beaucoup de mal à intégrer dans leurs équations. Je le redis : en facturant, ou non, un intérêt, qui devient très secondaire. Il ya du don dans le prêt, évidemment.

Ce que « la profession » des prêteurs estime être l’essentiel, c’est la confiance créée ; mais aussi la compétence, les apports de conseils et d’avis : ce qui fait le « prêt pro », par opposition au « prêt conso » presse-bouton.

8 – Au passage : on confond par erreur 2 propriétés du prêt d’honneur : l’honneur et l’argent

Dans l’exclusion actuelle du prêt dit « d’honneur » de l’univers du microcrédit, on confond 2 choses. La définition stricte, grammaticale, du prêt d’honneur s’applique uniquement au fait que l’emprunteur s’engage à rembourser « sur son honneur », sur sa parole. Rien de moins, mais rien de plus. C’est par une habitude abusive que l’on ajoute la deuxième caractéristique : un prêt sans intérêt.

Or les fonctions de l’argent restent les mêmes ! j’y reviendrai

9 – D’où nous vient cette répugnance pour l’intérêt ?

C’était le thème du remarquable papier que j’avais révisé pour Dijon la semaine dernière (de Laurence Attuel-Mendes) : quelles sont les règles des différentes religions , et peut on estimer qu’il y a compatibilité entre MF et religion ?. Ce qui est fascinant dans ce thème c’est la proximité des religions en question. La règle, c’est avant tout : il faut donner aux pauvres. Mais dans certains cas, il faut pouvoir prêter ; le moins possible ; avec les plus bas taux d’intérêt possible ; à certaines époques, faire faire ce boulot impur par les juifs, comme l’ont fait les pays catholiques, mais aussi musulmans pendant longtemps.

Même si on ne comprend plus très bien cette répugnance vis-à-vis du prêt à intérêt (parce que c’est anticiper ? vendre du temps ? donc se prendre pour Dieu ?), reste que toutes les religions du Livre sont devenues pragmatiques. Dans les 2 sens du terme - Un lien logique entre le prêt et l’activité. Prêter pour le business est mieux et plus tôt admis. D’où également l’importance dans l’Islam du lien entre prêt pro et risque. Et l’absence de répugnance de la part des protestants car ils se croient bénis de Dieu : voir Max Weber sur ce thème - Et très tôt aussi, ne pas abuser de la faiblesse. Les prêts perso ne doivent pas étrangler l’emprunteur. Je me rappelle par exemple la thèse remarquable de Frederic Schwindt, historien de Nancy, sur les prêteurs qui sont à partir du 13 è siècle des Confréries catholiques de Lorraine.

La règle de base, c’est mettre de l’argent à disposition. Rien de plus. Après, on ajoute selon les cas des critères : c’est prendre un risque ensemble (le prêt à la grande aventure développé par les vénitiens) ; le prêt « extortionate » comme on dit encore aujourd’hui dans les suburbs américains. C’est reconstituer le capital. C’est gagner de l’argent sur l’argent : c’est ce qui choquait le plus nos ancêtres…

Mon fascinant séminaire d’historiens à l’ENS montre que, d’abord, tout le monde est endetté, y compris les pauvres, de façon permanente, immémoriale. Ensuite que les intérêts des prêts varient de 1 à 1000 selon les époques, les situations, les –précisément- rapports de force. Mais qu’avant l’apogée actuelle du capitalisme, le prêt est étroitement enserré dans des rapports sociaux ; dans un système de croyances… Voir la fameuse citation que j’ai copiée du livre de Laurence Fontaine : cette description du prêteur « à la petite semaine » qui n’a pour gage que les serments sur le Christ de ses emprunteuses…

10 – Donc revenir aux basiques : l’important, c’est de prêter en confiance. Le reste : il ya toujours des institutions pour payer les coûts de production.

D’accord : c’est gonflé de lancer une telle affirmation, alors que c’est, en réalité, tellement difficile et épuisant de passer du temps à aller chercher de l’argent. Mais en même temps, c’est la seule façon de faire adhérer des institutions au projet : qu’elles soient publiques ou que ce soit des mécènes privés. Maria a déjà tellement fait évoluer les mentalités et les comportements dans les hautes sphères du privé et du public…

Mais j’y reviendrai avec des chiffres, car ce sont les bases même de l’évaluation qui sont ici en discussion !

11 – le reste des critiques qui m’étaient adressées sortent du cadre. Je connais le dévouement des uns et des autres. Ce n’était évidemment pas mon propos de les mettre en doute ni même de les sous estimer. Mon propos, c’est la recherche sur l’évaluation. Pour évaluer utilement des dispositifs comme la MF, il faut créer des outils car il y a peu de précédents. Il y en a un qui me concerne de loin, c’est le travail fait par Cécile Lapenu, remarquable, sur les performances sociales de l’Adie. Cécile a utilisé des grilles méthodo sur lesquelles nous avions travaillé ensemble au tout début des années 2000 : c’est pourquoi je reste intéressé par la suite !

Voilà ma contribution brouillonne au débat ; c’est très provisoire. Je prépare un papier mieux construit sur le thème, et j’y reviendrai !

(Emmanuel : on se connait depuis + de 20 ans, mais cette expression "mon vieil ami" c'est juste une allusion au débat (un peu vif !) entre Sibille et Draperi sur l'ESS (Sibille qui commence sa réponse en s'adressant à "son ami" Draperi ! ... heu, c'est qui aime bien châtie bien ?) Bref, pour ce qui me concerne, je pense que nous n'avons, ni l'un ni l'autre, jamais douté de nos bonne foi respectives ! Même dans des débats ... un peu vifs !)

mercredi 17 juin 2009

France Initiative et France Active font (enfin) partie du Réseau européen de la Microfinance, le REM

C'est encore mon voisin de blog qui est le plus rapide. Benoit Willot commente longuement l'adhésion de ces deux réseaux au REM, qui était très largement dominé par l'Adie ces dernières années (ce qui est logique : c'est Maria Nowak qui en avait pris l'initiative, et qui a conservé la présidence pendant 5 ans)

Je dois dire à titre personnel que je suis fort heureux que les 3 réseaux français de "finance solidaire", pour utiliser un terme qui englobe la microfinance, adhèrent à un même réseau européen. L'Adie à elle seule représentait presque la moitié des microcrédits en Europe de l'ouest ; avec cette arrivée, les français se montrent les plus présents à l'ouest (mais pas à l'est : les réseaux de la MF se développent beaucoup plus vite chez les nouveaux adhérents de l'union européenne)

Mais surtout, les français vont enfin pouvoir montrer que les modèles de la finance solidaire sont beaucoup plus variés que la seule représentation monomaniaque qu'en fait le CGAP et quelques adeptes des Free Markets. En effet, France Active avec ses prêts à bas taux d'intérêt et France Initiative avec ses prêts d'honneur à 0% obtiennent des résultats qui sont comparables en qualité et en impact avec ceux de l'Adie.

Ceci renvoie à des conceptions différentes sur le financement des créateurs d'entreprises : mais que l'on veuille ou non en faire une activité rentable, l'essentiel est dans le résultat. Les créateurs sont plutôt mieux accompagnés et mieux financés par ces réseaux, qui montrent un professionnalisme époustouflant, que par les banques --hélas !

Il parait que certaines d'entre elles commencent à apprendre la leçon ? tant mieux !

jeudi 1 janvier 2009

jérémie en Languedoc Roussillon (l'Adie teste un projet expérimental)

voici l'annonce de l'implantation de Jérémie, le programme européen de soutien à la MF, à Montpellier

Le premier opérateur est l'Adie, mais sous une forme originale. Je n'en sais pas beaucoup plus aujourd'hui, sauf que la région LR a perdu récemment son originalité. En effet, LR pendant près de 15 ans, avait un outil financier solidaire unique AIRDIE, remarquable, qui avait été crée par Emmanuel Kasperski, un ancien de l'Adie du Nord.

Le point original, et même unique, est que AIRDIE parvenait à réunir au sein d'un outil unique les "concurrents" habituels que sont France Active et l'Adie, qui, dans toutes les autres régions, ont des réseaux différents.

Puis en 2005, les désaccords (toutes sortes de désaccords) ont pris le pas sur le consensus : un outil financier unique pour toute la gamme des demandes de financements solidaires dans la région.

Dommage ? Je n'en sais rien --alors que pourtant j'ai travaillé sur ce dossier ! Mais entre les divergences de conception de la MF, les divergences dans l'analyse des besoins, les divergences vis à vis des bailleurs ... Tout ce beau consensus n'a pas duré. Donc France Active reste le référent de AIRDIE pour les fonds de garantie, et l'Adie a crée une nouvelle structure en 2007.

Pour le reste, j'ai des échos plutôt pas très positifs de la mise en place de Jérémie ; notamment chez les "pauvres" de l'Europe. Comme les fonds de la BEI doivent passer par les Etats, ceux qui ne sont pas favorables à la MF (ou ceux qui n'y connaissent rien !) ne font pas le moindre effort !

mais je n'en sais pas beaucoup plus aujourd'hui.

samedi 22 novembre 2008

Proposition de loi du sénateur Marini "pour responsabiliser les acteurs du crédit à la consommation", etc

C'est ici, sur le site du Sénat. C'est intéressant, très concentré sur le revolving --à jsute titre. Mais en tentant d'interdire le contrat de crédit sur les lieux de vente, le sénateur donne peu de chances à sa proposition d'être adoptée !

Les prêteurs se plaignaient beaucoup ces derniers temps que leur activité soit surencadrée : un loi par an en moyenne depuis 20 ans.

Sur la concept de crédit responsable, voir le site de ECRC

Sur le débat et les réactions de lecteurs, voir le papier récent sur Eco89

voir aussi texte de la directive du 23 avril 2008 sur le crédit conso (prévoyant notamment un TAEG présenté de la même façon dans tous les pays de l'Union)

mercredi 12 novembre 2008

Les "petites jeunes" risquent de devenir des "vieilles naines"

C'est un papier que j'ai fait pour Eco89. Il est ici. Il consiste à montrer que le tropisme des banques ne les entraine pas vers les jeunes et petites entreprises ; et qu'il "n'y a pas de demande", disent les banques, en partie parce qu'elles (les TPE) sont certaines qu'il n'y a pas d'offre.

La dynamique Oséo contrecarre assez efficacement cette tendance, mais on est loin du compte !

Et l'idée que la MF en France peut résoudre le problème est une fausse idée : les banques ont intérêt à investir ce créneau !

dimanche 14 septembre 2008

Evaluation des performances de la microfinance et des programmes d'accompagnement en France (2000)

C'est ici, sur le site du BIT (ILO)

C'était le premier travail fait par une équipe française sur ces critères, des amis, et cette étude reste fondatrice dans la conception développée ensuite des appuis à la micro-création dans les pays industrialisés.