C’est l’une des devises du fameux Warren Buffett : « c’est quand
la mer se retire qu’on voit ceux qui se baignaient à poil ». Moitié vulgaire,
moitié égrillard, le vieux milliardaire se moquait ainsi des fameux Hedge
funds, aux effets de levier dévastateurs. Tant que la valorisation monte, on
continue à prendre des risques et on gagne. Mais si les valorisations
descendent, comme pour la crise du Subprime, on doit payer des appels de marge
de plus en plus élevés ; puis on doit retrouver (pour les banques) des
ratios de fonds propres. On vend à perte, on démolit des positions à la
Kerviel...De la part de Buffett, prenons ça pour une bonne leçon : ils ont
pris de risques insensés : tant pis pour eux
Mais appliqué à ceux qu’on « met à poil » dans la microfinance,
c’est nettement moins drôle et moins « loyauté des marchés » !
Le CGAP avait ouvert en novembre un forum sur la MF et la crise financière,
et quelques passages des discussions viennent d’être traduits en français et
mis en ligne. Certains échos sont anodins (pas de lien, pas d’impact –pour
l’instant, ont répondu certains). Quelques jours avant Yunus avait affirmé que
tout allait bien :
«Il y a une bonne nouvelle au milieu des mauvaises nouvelles: la
microfinance continue de fonctionner, elle n'a pas été touchée par le processus
de désintégration» des marchés financiers, a affirmé Muhammad Yunus devant la
presse, à l'occasion d'un symposium de deux jours sur la microfinance organisé
à Genève au siège du Bureau international du travail (BIT).
Ses interlocuteurs au forum de Genève disaient à peu près la même
chose : la MF « va montrer sa capacité de résilience » (dixit le
président du Forum de la microfinance mondiale de Genève). Et pour Ivan Pictet,
président de la Fondation Genève place financière : « on ne voit pas
de diminution de l'engagement des banques dans la microfinance, au
contraire».
Hé bien c’est faux. La MF qui compte sur ses propres ressources s’en sortira
peut être, pas sûr. Mais la MF qui comptait sur les promesses des grandes
banques est déjà étranglée.
L’un des participants du forum CGAP, Roshaneh Zafar, Président de la Kashf
Foundation au Pakistan, décrit le mécanisme :
(je n'arrive pas à insérer le lien : le voici :
http://www.lamicrofinance.org/content/article/detail/23124 )
« Le premier impact a été la pénurie de liquidités sur les marchés
financiers - réduisant notre capacité à mobiliser des fonds supplémentaires
cette année. En mars 2008, nous avons révisé nos plans de croissance de 500 000
à 350 000. Au cours des neufs derniers mois, la croissance de la Fondation a
été de 6%.
"Le deuxième impact est une forte augmentation du coût des activités. En
raison des contraintes de liquidité, le coût des ressources a augmenté de plus
de 450 points. Dans le même temps, la crise de l'énergie a fait grimper le coût
du transport et de l'électricité, et suscité l'espoir que les salaires suivent
l'inflation. Une récente enquête auprès du personnel a montré que plus de 50%
de nos effectifs actuels ne sont pas satisfaits de la situation salariale et
attendent un ajustement prenant en compte l’augmentation du coût de la vie.
Cela aura des répercussions sur la productivité des agents de crédit ainsi que
sur l'efficacité et la pérennité globales.
Même réaction du coté du Kosovo :
http://www.lamicrofinance.org/content/article/detail/22722
"L'un des premiers effets de la crise sur nous, c'est que le coût de
l'argent augmente, les taux d'intérêt monte et nous avons donc beaucoup de mal
à trouver les ressources dont nous avons besoin", explique Lulzim Sadrija,
Directeur de Krediti Rural i Kosoves (KRK), institution de microfinance au
service des populations rurales du Kosovo.
C’est sans doute ce que signifiait la litote d’Elizabeth Littlefield,
patronne du CGAP, en commentant la synthèse de ce débat :
http://www.cgap.org/p/site/c/template.rc/1.26.4511
“Our present crisis is like no other,” says CGAP CEO Elizabeth Littlefield.
“Microfinance is far more connected now. While it still has deeply
shock-resistant roots, and many places seem unaffected today, there is little
doubt that there will be impact.”
Le commentaire qui suit est encore plus inquiétant :
Integrating microfinance into the mainstream has many benefits but it also
has some costs. MFIs that depend on foreign capital investments are suffering,
and the medium and longer term effects of a global recession are likely to be
hard on microfinance clients in some countries.
Inquiétant parce que le CGAP ne renie rien de ses croyances. Alors que non,
ce n’est pas seulement le sort des clients qui devrait inquiéter le CGAP. C’est
plutôt le fait qu’une partie de la MF a été poussée à s’endetter (ou accepter
l’entrée dans son capital) auprès de financiers étrangers. Qui sont soit en
difficulté aujourd’hui, dont se retireront le plus vite possible ; soit
uniquement préoccupés de rentabilité : et dans ce cas, ils accentuerons
les difficultés des IMF et de leurs clients.
Trois conclusions.
1 – les autonomes s’en sortiront mieux que les autres.
C’est l’effet immédiat des promesses non-tenues. Pour celles des IMF qui
s’étaient engagées dans des plans de développement ambitieux, le revirement des
banques peut mener à de vraies difficultés. D’autant que parmi les promesses,
certaines banques avaient pris soin de les diversifier. Par exemple Citi, qui
prévoyait des dons destinés à financer des opérations de formation pour des
femmes par le biais d’une fondation ; puis des prêts et des
investissements dans les IMF pour qu’elles puissent augmenter leurs engagements
en limitant les risques. Et donc en devenant plus rentables.
Ce château de cartes s’écroule en partie, après le château de cartes des
grandes institutions financières. Ce qui démontre deux tendances qui vont sans
doute continuer à diverger au sein de la microfinance :
- d’une part les IMF qui préservent avant tout leur autonomie et leur
indépendance, quitte à se développer plus lentement : c’est le modèle
Yunus, qui s’est exprimé à plusieurs reprises contre les investissements
étrangers dans les IMF –notamment si la motivation principale de ces
investisseurs est la rentabilité avant tout
- d’autre part les IMF qui se développent à marches forcées, à n’importe
quel prix, et acceptent des interventions extérieures mal contrôlées pour
disposer de capitaux supplémentaires à prêter (c’est « rejoindre le
mainstream » dans le langage CGAP). Celles-ci sont aujourd’hui en danger.
Même si elles ne sont pas « à poil » avant que la mer (des
investisseurs étrangers) ait baissé...
2 – la MF ne contrôle pas le contexte ; donc celui-ci est un risque.
Mais la crise qui s’étend dans ce domaine marque aussi l’une des limites de la
MF : elle est micro, donc elle a des micro effets, et elle ne contrôle pas
son environnement macro. La crise a des effets en chaine, que ni l’IMF ni ses
clients ne peuvent anticiper. C’est ce que décrit Santa Isabel de Euceda,
directrice de l'ODEF (Organización de Desarrollo Empresarial Femenino) au
Honduras, au cours du même débat CGAP :
http://www.lamicrofinance.org/content/article/detail/23124
« La crise financière mondiale affecte les clients de l’ODEF et
l'institution elle-même parce que beaucoup de nos clients vivent dans des zones
dominées par les usines d'assemblage. Ce secteur a été l'un des premiers à
ressentir les effets de la crise car les produits de ces usines sont destinés à
être exportés vers les Etats-Unis. La crise a provoqué une baisse des revenus
ainsi que des licenciements, et de ce fait une diminution des ventes des micros
et petites entreprises dont ces travailleurs constituent la clientèle. Cela
réduit la capacité de nos emprunteurs à rembourser les prêts et a contraint
l’ODEF à procéder à l’ajustement des conditions de certains prêts en cours.
3 – déporter les risques vers les plus pauvres est une constante de ce
système financier
Ce schéma est celui, bien connu, de l’externalisation d’activités
périphériques par un grand donneur d’ordre. On connait au Sud comme au Nord ces
grands conglomérats qui ont choisi comme idée fixe de maigrir. Auparavant, une
multitude de services annexes à la production faisaient partie de
l’entreprise : transports, nettoyages, postproduction, surveillance,
informatique, restauration, etc. C’étaient les salariés du groupe qui
accomplissaient ces missions. Aujourd’hui, l’entreprise dominante achète à
l’extérieur les prestations dont elle a besoin. Avant, elle avait des
salariés ; aujourd’hui, elle a des sous traitants. Avant, elle assumait le
risque entrepreneurial sur la totalité de ses activités. Aujourd’hui, elle
déporte ce risque sur des myriades de petits entrepreneurs, qui n’ont aucune
des sécurités dont bénéficient les salariés.
Et dans ce schéma, le prêteur de MF assure l’accompagnement de cet
entrepreneuriat précaire. Il prête aux sous traitants, heureux d’avoir un si
gros client. Et la récession du donneur d’ordre va entrainer les difficultés
immédiates des micro entrepreneurs, qui se seront endettés, puis les pertes de
l’IMF.
La microfinance ? c’est du micro développement ! C’est le
développement sans les infrastructures. Comment réfuter cet axiome, comme le
faisait récemment Jean-Michel Severino, DG de l’AFD, qui devient spectaculaire
par temps de récession !
Une partie des économistes aujourd’hui analysent les 20 dernières années
comme celles du maintien artificiel du pouvoir d’achat dans les pays riches.
Singulièrement aux États-Unis, l’augmentation spectaculaire de l’endettement
des ménages a permis à la majorité des américains de maintenir leur niveau de
vie sans que leurs revenus réels augmentent. Mais le jour ou la valeur des
« assets », les garanties sur lesquelles sont fondées ces dettes,
s’écroule, la majorité des américains constatent avec surprise qu’ils se
baignaient tous « à poil », comme dirait Buffett. Le prix de la maison et
le prêt hypothécaire qui leur servait à recharger leur capacité d’endettement
n’augmente plus ; pire : il baisse. Donc les voilà incapables
d’honorer leurs dettes. Et contraints à faire un peut d’épargne ; donc
moins consommer ; donc ruiner le système financier d’anticipations...
Si la MF commerciale suit cette voie, c’est à désespérer de la plus belle
réforme mondiale de l’après guerre !
MàJ : les signaux inquiétants se multiplient du coté de ceux qui
comptaient sur l'argent du Nord (ici dans India MF) :
“Many microfinance initiatives are being abandoned as money gets tighter and
investors raise their credit standards.
“And that impacts on many microfinance clients: some are being forced to
curtail their food consumption, others are trying desperately to find alternate
sources of fuel.”
The team uncovered recent evidence which suggests that the higher interest
rates and lower loan maturity periods associated with the global crisis are
likely to affect women and low income households adversely.