Evaluer la microfinance - Benoît Granger, MicFin

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4 - Evaluer, méthodes & outils

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mardi 24 janvier 2012

Les ratings financés par The RAting Initiative sont dispo gratuits

C'est juste pour avoir le lien sous la main. The Rating Initiative est un truc luxembourgeois qui a co-financé une deux centaines de ratings d'IMF depuis 2008, avec une réelle insistance sur les critères sociaux. Bravo à eux et merci. Ils se réorientent : on en saura plus...

les rapports sont dispo et gratuits ici.

Maintenant, l'enjeu est de tenter d'harmoniser les méthodes et les indicateurs utilisés par les 4 agences principales spécialisées dans les rating d'IMF.

(bon courage ! C'est un domaine ou la concurrence entre les 4 est rude... Donc pas simple d'harmoniser !)

mardi 5 avril 2011

microcrédit et révolte arabe : contre le "get richer fast or die trying"

Une jolie mise en perspective du microcrédit et des révoltes arabes, par Van Dick : c'est là

jeudi 17 février 2011

"We conclude that some people are made poorer and not richer by microfinance, particularly micro-credit clients"

C'est l'une des conclusions d'une étude sur les études. Uniquement sur la MF sub-saharienne, mais à voir de près (quelle extension des conclusions?)

C'est un thème d'étude qu'il faut développer, bien entendu. Non pas juste pour critiquer ce que l'on a adoré. Plutôt pour établir les bonnes conditions : il ya d'ailleurs des recommandations intelligentes à la fin.

Mon idée est qu'il y a toujours des erreurs et des idiots. Des erreurs dans l'allocation des prêts, et des idiots parmi les emprunteurs. Mais la question est : quelle est la responsabilité spécifique du prêteur ? C'est l'offre qui fait l'idiot?

Ensuite, il ya une question de nuances : peut on accepter, en tant qu'offreur, le risque de fabriquer 1% de "bad loans" ? ou 5% ? ou 10% ? et jusqu'où est-on responsable de l'échec de l'emprunteur ?

dimanche 9 janvier 2011

Yunus : je ne pensais pas que le microcrédit puisse engendrer des usuriers ! (Bin si !)

Un papier clair concret et concis de Yunus (paru ds le Intl Herald tribune ? je ne suis pas sûr de la source). Pour moi, c'est la 1ère fois qu'il affirme aussi nettement les 2 points qui fondent ce que devrait être le microcrédit aujourd'hui :

- Laisser des investisseurs extérieurs faire la loi dans ce domaine, c'est provoquer la pression sur les taux d'intérêt et donc les pauvres. Le MC, dit il, n'a pas besoin de ces capitaux : l'épargne au sein d'un pays peut financer les prêts. Je ne suis pas certain que ce soit vrai tout le temps, dans tous les pays, mais c'est une stratégie peu utilisée.

- Le prix du prêt devrait être limité à cout de la ressource + 15 % au maximum (cad si on emprunte à 10%, plafonner les prêts à 25%

C'est une position un peu trop simple, car ça définit à la fois le plafond qui évite l'usure ; et ce que contiennent les couts de production du préteur. L'usure : en fait, les situations locales sont très différentes, et dans certains cas 25% est trop cher ; dans d'autres, c'est tout juste... Les couts : Avec 15% de spread, il faut financer les pertes sur prêt et la production elle même ; or 15% ne permet pas de faire beaucoup de palabres ni ce conseil, de formations aux emprunteurs, etc. Alors que l'on sait très bien que l'un des abus des pires en inde est d'avoir laissé les IMF prêter n'importe quoi à n'importe qui, sans vérifier si le crédit finançait des activités productives ! Ce qui prend du temps, et coûte cher !

La règle de Yunus plafonne également les dividendes versés aux apporteurs de capitaux de l'IMF : s'il s'agit d'épargnants qui sont également emprunteurs de l'IMF, ce que suggère Yunus, on peut supposer qu'ils seront peu exigeants, étant inclus dans la stratégie de l'IMF. S'il s'agit d'actionnaires extérieurs financiers, ils vont trouver ce régime peu attractif --hé bien tant pis, dit Yunus !

Pas mal. C'est un peu raide comme raisonnement, mais on attendait le grand chef depuis un moment sur ces thèmes.

il dit aussi qu'on aurait du depuis longtemps "interdire" d'appeler microcrédit, des trucs qui relèvent de l'usure. C'est ce que j'écrivais à propos du Cgap : au boulot, grand chef ! Traite les d'escrocs et fais les plier !

dimanche 4 juillet 2010

Esther Duflo, la critique scientifique et en français par Agnès Labrousse (c'est du lourd !)

Qui custodiet ipsos custodiae ? demandait ma grand-mère en levant les yeux au ciel… dans un domaine proche, qui évaluera les évaluateurs ? C’est la question traitée par Agnès Labrousse, universitaire, dans la toute dernière « Revue de la régulation », N°7, 1er trim 2010, et c’est passionnant. On y est presque, avec la fin de ce papier, premier papier costaud et en français (à ma connaissance) sur Duflo et sa fameuse méthode ; même si Duflo nierait « contrôler » quoi que ce soit : j’y reviens à la fin.

(j’ai déjà parlé de Duflo à de nombreuses reprises sur ce blog : voir ici, sa Leçon, à voir et revoir ici et ici)

Labrousse récapitule les enjeux de son papier vers la fin :

Al 53 – « Des essais cliniques à l’économie du développement, l’expérimentation par assignation aléatoire constitue un « transfert technologique » opportun qui permet de renouveler, par un retour bienvenu de l’empirie et de l’observation, l’économie mainstream du développement mise à mal par l’effondrement du « consensus de Washington ». Ce transfert technologique tel qu’il est « mis en pratiques » par le J-PAL constitue également un transfert de scientificité et de légitimité académique qui ne doit pas occulter que cette technique, comme toutes les autres, relève d’une construction sociale et non de la pure objectivité scientifique ».

C’est vrai qu’il y a un retour, une sorte de recherche du « Terrain » avant tout, maintenant que le fameux consensus a volé en éclats (il était temps). Moins de grandes idées et de grandes théories, plus de trucs pragma, ras des paquerettes et terrain. Très bien, mais ça n'interdit pas de valider avec de la théorie !

Pour ce qui me concerne, il y avait 4 trucs qui me chiffonnaient dans la « méthode Duflo » depuis le début, du moins depuis que je la lis :

1 – nous prendre pour des cachets d’aspirine, ça craint. Ca chiffonne l’égo, bien sur ; et même si Labrousse dit que c’est « bienvenu », il y a un côté mécanique, chosifiant qui me gène. Mais c’est une critique « grand public » qui n’intéresse que peu les scientifiques.

2 – directement lié à ci-dessus, je garde l’idée que l’observation des changements dans un groupe, comparé à un groupe témoin, peut donner des résultats ; mais très limités car on ne sait pas grand-chose des motivations. En gros, l’observation à la Duflo permet de dire : oui, il ya corrélation entre le fait d’avoir introduit de l’argent dans ce groupe et les changements de comportements dans ce groupe : j’observe des faits, des résultats. Mais même si une seule variable a changé (c’est la qualité de la méthode), cela ne dit rien des raisons pour lesquelles il y a eu changement. Notamment, ces changements pouvant être très irrationnels (du pt de vue de l’observateur), on doit s’interdire de les sur-interpréter !

3 – De plus, les changements quand il s’agit de fric, d’argent, de braise peuvent renvoyer à des trucs profonds au sein de la famille : valeurs, cupidité, devoirs, hiérarchie des normes, etc. Et ça, ça change sans doute sur une ou deux générations, mais lentement. Donc une étude comme celle de Hyderabad, citée 1000 fois par Duflo elle même et considérée comme l’exemple même de ce qu’il faut faire, ne devrait pas permettre d’interpréter trop profond : elle observe des changements sur 18 mois, c’est très court !

4 – et enfin, il ya de l’ « effet Hawthorne » dans une telle étude. L’observateur, du seul fait qu’il observe, modifie l’observation. Même s’il est très restreint et sans doute peu analysable, il existe. D’où une difficulté supplémentaire pour interpréter.

D’où mon réel plaisir à lire Labrousse (même s’il faut que je m’y reprenne à 3 fois pour être sur de comprendre ! !) pour lire de l’argumentation scientifique sur le sujet.

Labrousse dit que Duflo n’avance aucune références théorique, alors que par exemple :

« la théorie de la rationalité limitée, subjective, interprétative, procédurale et située, développée bien avant Kahneman par Herbert Simon (1997) est foncièrement absente de la réflexion. Or la contextualisation simonienne de la rationalité permettrait de résoudre une série de problèmes apparents mis en avant dans l’article « Poor but rational » (Duflo, 2003). De plus, Duflo insiste de manière croissante sur l’incertitude qui pèse sur les pauvres, dépassés par la multitude de décisions qu’ils doivent prendre chaque jour, sans déboucher sur une théorisation des processus cognitifs. L’approche de Simon, de même que les théories évolutionnistes de type Nelson et Winter, pourraient éclairer de manière cohérente et systématique nombre de résultats expérimentaux, de mécanismes décisionnels en situation d’incertitude, le rôle des routines et autres processus d’apprentissage etc. En retour, les expérimentations pourraient renouveler ces théories.

« La notion d’incertitude développée par Knight et Keynes n’est pas plus mobilisée… (etc.) »

J’ai lu un peu de Simon et il me semble assez passionnant. Mais je retiens surtout des observations de Labrousse que Duflo ne semble pas intéressée du tout par l’idée de fonder en théorie ses observations. Pourquoi ? pas de temps à perdre ? ou bien une indifférence pour des trucs dont elle ne voit pas l’intérêt ? je n’en sais rien, évidemment, mais c’est dommage…

Je rejoins Labrousse sur la durée et l’effet de durée des expérimentations. Elle renforce l’argument en se servant de l’origine méthodo des études de Duflo, c'est-à-dire le médicament : voir ci-dessous. Le parallélisme est cruel, mais de fait, les effets positifs tels qu’ils sont mesurés peuvent être très provisoires… donc déception sur les impacts de l’étude.

Al 33 – « La question de l’effet de la durée de l’expérimentation sur les résultats des évaluations est importante. En avril 2002, une étude sur les effets post-cliniques des médicaments sur la période 1975-1999, conduite par Karen Lasser (2002) du Cambridge Hospital et de la Harvard Medical School, a été publiée dans le Journal of the American Medical Association (JAMA). Cette étude concluait que pour un médicament sur quatre des effets indésirables non détectés par les essais cliniques apparaissaient après l’autorisation de mise sur le marché (AMM). Certaines maladies comme le cancer ne se développant que longtemps après l’intervention des facteurs qui les favorisent et les études post-cliniques étant rares, il est possible que des effets secondaires sévères à long terme soient sous-évalués. Or le développement, comme nous le rappelait déjà François Perroux (1961), s’inscrit également dans la durée. Une expérimentation récente sur le microcrédit illustre la sensibilité des résultats à la durée de l’observation : « dans un premier temps, le taux de non-remboursement n’était pas plus élevé dans les groupes à réunion mensuelle que dans les groupes à réunion hebdomadaire, ce qui nous avait conduit à conclure que le rythme hebdomadaire n’était pas indispensable à la discipline du remboursement. Mais un an plus tard, lors du deuxième cycle, on a vu apparaître une différence : les groupes hebdomadaires ont un meilleur taux de remboursement. L’explication la plus plausible réside dans le capital social » (Duflo, 2010b, p. 43). Cette sensibilité à la durée de l’expérimentation est d’autant plus cruciale que l’on est face à des acteurs qui apprennent, interagissent et évoluent, de même que le cadre institutionnel des activités économiques. Autre exemple, dans le cadre d’une expérimentation par assignation aléatoire, il est fourni à des fermiers kenyans des informations, des prêts et des services de commercialisation afin qu’ils développent des cultures rentables destinées à l’exportation (Ashraf, Giné & Karlan, 2008). D’abord couronnée de succès, cette initiative finit par péricliter. Un an après l’arrêt de l’étude, l’exportateur cesse d’acheter les récoltes car elles ne satisfont pas aux normes européennes. Les fermiers n’ont pas pu alors rembourser leurs prêts. Cette expérimentation éclaire de manière très intéressante les contraintes à l’export des fermiers africains et montre également l’érosion dans le temps de certains résultats expérimentaux. Or, en raison des coûts des expérimentations, celles-ci sont souvent conduites sur une durée limitée »

Ce ne serait pas grave s’il ne s’agissait que de science : après tout le scientifique n’est pas responsable de la façon dont on utilise ses résultats. Sauf si ses résultats sont utilisés par, par exemple, des politiques pour en tirer des règles nouvelles conformes à ces résultats, alors qu’ils ne se maintiennent pas dans la durée.

Après avoir montré de « petits arrangements » avec la rigueur des méthodes (Labrousse cite des études cliniques en exemple, mais ne critique pas pour autant Duflo, sauf bricolages d’échantillons à la marge), l’autre risque est que l’expérimentation scientifique acquière des enjeux de politique : en gros, si l’aval à la Duflo devient un prérequis pour la mise en place de politiques, il est évident que les études vont subir des pressions pour obtenir des résultats. Et l’influence de lobbies locaux sera plus que probable. Labrousse renvoie, analogie, aux critiques sévères des expérimentations sur le RSA (dont j’avais parlé, avec la dure engueulade entre Gadrey, le vrai scientifique, et les autres…)

Al 37 – « Le cas de l’expérimentation aléatoire sur le Revenu de Solidarité active (RSA) en France, étudié par Gomel et Serverin (2009), le montre bien. Bien qu’aboutissant à des résultats finaux bien moins significatifs que les résultats intermédiaires mis en avant par les promoteurs du projet, l’évaluation a restreint et focalisé les débats politiques sur un « syllogisme tronqué » et a paré le projet de loi « des habits de la science ». Du fait « de sa position à l’intersection du monde politique et de la recherche » (Duflo, 2010b, p. 18), cet outil de preuve est également, nous allons le voir, un outil de gouvernement des populations… »

La, c’est une critique cruelle si elle est fondée. Si Duflo à partir de résultats fragiles acquiert une autorité telle que des gouvernements locaux en concluent « c’est comme ça qu’il faut faire » (et vous n’aurez pas de fric si vous ne faites pas comme ça), sa position de scientifique devient discutable… Trop d’influence peut nuire à la rigueur. Comme j’ai entendu dire que son organisation fait des formations pour les élus à Mumbay actuellement, j’espère qu’elle ne se laisse pas piéger dans un truc pareil !

(PS : "Qui custodiet ipsos custodiae ?" : ce n'est évidemment pas de ma grand mère, c'est de Juvenal : who watch the watchdogs ? qui contrôlera les contrôleurs ? qui surveillera les surveillants ? etc.... j'adore cette formule, qui est le tout début de la bureaucratie !)

La référence complète de l’article de Labrousse est ici : Agnès Labrousse, « Nouvelle économie du développement et essais cliniques randomisés : une mise en perspective d’un outil de preuve et de gouvernement », al 26 - Revue de la régulation En ligne, n°7 | 1er semestre 2010, mis en ligne le 03 juin 2010, Consulté le 27 juin 2010. URL : http://regulation.revues.org/index7818.html

samedi 26 juin 2010

des recommandations pour le CGAP : arrêter de recommander le "Zero tolerance", etc.

Un long papier (en anglais) très intéressant sur les limites des recommandations du CGAP, et les changements souhaitables dans l'avenir.

juste la conclusion :

The key conclusions of this note are that CGAP needs to modify its conventional messages such as “zero tolerance of delinquency” and “no restructuring of client loans” in the context of emerging over-indebtedness and the financial crisis. It also needs to strengthen its messages in relation to governance, social mission and improving depth of outreach to the poor.

jeudi 6 mai 2010

Maria Nowak répond à Esther Duflo sur les impacts du microcrédit et les méthodes d'évaluation

C'est une espèce d'interview dans le Nouvel Obs. Les questions sont faiblardes, mais elles donnent l'occasion à Maria Nowak de réagir sur "l'engouement" dont jouit Esther et ses études, qui, semble-t-il, ont une certaine influence dans de nombreux pays en développement.

Je note que Maria reste ferme sur les 2 interventions possibles vis à vis des pauvres. Soit on prête, et c'est une activité de marché ; soit, quand les pauvres sont loin de l'entrepreneuriat, il faut donner (charité). DOnc rien en dehors de cette dichotomie...

Esther Duflo : Muhammad Yunus veut transformer les pauvres en entrepreneurs.

Maria Nowak. - Depuis un quart de siècle, je partage la conviction de Yunus que tout homme porte en lui la capacité d'entreprendre. J'ai lancé des programmes de microcrédit en Afrique, en Europe centrale et en France. J'ai vu partout des hommes et des femmes, éduqués ou analphabètes, développer des activités génératrices de revenu ou créer des microentreprises. Cela ne veut pas dire que tous veulent le faire ou sont en mesure de le faire. Dans certains cas, seul le don est praticable. Cela ne veut pas dire non plus, contrairement à ce que semble affirmer Esther Duflo, que les praticiens du microcrédit croient que celui-ci peut seul résoudre tous les problèmes de développement, mais l'accès au crédit est évidemment aussi important pour les petits acteurs économiques que pour les grands. S'adressant à une population pauvre ou exclue, il porte en plus un message d'espoir et de confiance aussi important que l'argent lui-même.

Je commence à douter de ce "message d'espoir et de confiance" que véhiculerait la microfinance ; je crains qu'une part grandissante porte plutôt une message de défiance : quand on prête en surendettant les personnes notamment ! Le sentiment de s'être fait avoir par son prêteur doit être cruel à vivre...

Quant à la critique de Maria sur la méthode des "groupes témoins" de Duflo, elle est parfaitement légitime. Même s'il vaut mieux en faire un peu que pas du tout, à mon avis ! Ma critique personnelle est qu'Esther tire d'expérimentations jeunes et fragiles des conclusions trop radicales, de trop forte portée. je suis d'accord avec Gloukoviezof sur ce thème.

Mais je crois qu'on en a fait trop dire à Esther sur ce point : il me semble qu'elle n'a jamais déclaré aussi nettement qu'on "n'avait pas évalué sérieusement les impacts" de la MF avant qu'elle s'y mette elle même ! (c'est la question de Fauconnier, qui n'est pas très malin en l'occurrence)

dimanche 24 janvier 2010

Starisation d'Esther Duflo, systématisation de "la méthode"

Une page entière sur elle dans le Journal du dimanche d'aujourd'hui --d'ailleurs un papier pas très bien fait : on sent que la journaliste veut rester à tout prix "grand public", donc star system, donc n'entre pas vraiment dans les enjeux du boulot de Duflo. Dommage.

je viens de finir l'un des 2 petits bouquins d'Esther, dans lesquels sont réunies ses leçons au Collège de France.

J'ai parlé d'elle ici à plusieurs reprises : à propos d'une rencontre après sa leçon inaugurale au Colège de France. Cette leçon est en ligne, voir le lien ici. A propos d'autrs travaux en cours, ceux de Roodman. Et à propos des papiers journalistiques un peu tranchants et légers qui commencent à répandre de la "déception" à propos de MF. (ce qui est idiot !)

Le livre d'Esther que j'ai lu est  "la politique de l'autonomie" car c'est celui qui contient un chapitre sur ses travaux en microfinance. j'en sors un peu mal à l'aise. Elle a adopté un parti pris qui est extrèmement fécond (la méthode d'évaluation). Mais quand ça devient systématique, on est tenté d'oublier les préalables, et même les présupposés "idéologiques" (entre guillemets, car je sens que la belle Esther n'aimerait pas qu'on lui suppose des présupposés idéologiques!). Or ils sont consistants. Il faut que je m'y remette pour comprendre.

En gros, j'ai deux objections :

1 - observer les différences de comportement entre deux groupes, l'un avec une variable introduite et l'autre sans varialbe, ne permet d'observer que des résultats. Pas des motivations... Or les motivations qui entraînent des changements de comportements sont multiples et obscures.

2 - le temps de ses conclusions est trop court. Les papiers que sort le J-PAL labo et ses équipes partout dans le monde son fondés sur des observations de 2 à 5 ans, parfois 18 mois. Est-ce bien raisonnable d'en sortir des conclusions de type : "chers responsables politiques, il faut faire comme ci parce que ça marche et pas comme ça parce que ça marche pas".

Quand il s'agit de rapports à l'argent, le comportement "des gens" peut être aberrant (--est souvent aberrant !). Et ces aberrations peuvent remonter très loin, jusqu'à des systèmes de valeurs qui se baladent dans la famille ou la tribu depuis des générations. Donc il est prudent d'attendre deux ou trois générations pour savoir si on a vraiment modifié ces croyances !

(je ne plaide évidemment pas pour l'impuissance, mais pour la prudence dans l'interprétation)

Un troisième sujet de malaise pour moi, mais c'est très idéologique : la méthode fondée sur "les gens répondent aux incitations" (c'est du Mankiw pur laine !) ; donc on peut les traiter comme des cachets d'aspirine (c'est la base même de la méthode avec groupes témoins) me laisse réticent. Je sais que j'ai tort, mais je revendique mes torts ! :(-

dimanche 27 septembre 2009

Une perle de stupidité économiste sur l'altruisme (à propos de prêts d'honneur)

Je travaille pour un papier sur les motivations des prêteurs en micro-finance, surtout sur les motivations de ceux qui pratiquent le prêt d'honneur. Il y a un aspect d'aberration économique dans un tel comportement : faire confiance ? prêter à taux 0? tout ça est bizarre... Donc regardons les motivations.

Je cherche un peu parmi les théoriciens, et je tombe assez vite sur cette perle. C'est dans un papier de Jacques Godbout, économiste que je lis toujours avec plaisir.

Pour les utilitaristes comme Bentham, la poursuite de son propre intérêt conduit au bonheur du plus grand nombre. C’est le fondement du néolibéralisme, et la plupart des économistes pensent comme Arrow « qu’il ne faut pas épuiser de façon insouciante cette ressource rare qu’est la motivation altruiste ». Tullock, prix Nobel d’économie, n’affirmait-il pas que la recherche empirique avait démontré que l’homme est à 95% égoïste au sens étroit du terme4?

et le renvoi 4 cite l'origine :

4. «As a result of empirical research the average human being is about 95 percent selfish in the narrow sense of the term » [cité par Mansbridge, 1990, p. 12, qui ajoute que

qui ajoute que « Tullock did not, however, present the evidence for his assertion » – p. 310].

Evidemment... Tullock, prix Nobel, est capable d'affirmer avec aplomb un bon gros n'importe quoi d'économiste, sans le début d'une preuve ou d'une démonstration ...

Le pire que je reproche à ces gens, c'est d'être paresseux. Non qu'ils ne passent pas beaucoup de temps à travailler, mais ils travaillent toujours enfermés dans les mêmes hypothèses.

1 - l'homme est égoïste 2 - l'homme fait de choix rationnels (c'est le bon vieux homo eoconomicus) 3 - donc les marchés sont efficients

et bla bla bla : t'as qu'à voir les marchés financiers, un exemple au hasard

Tiens excellentissime papier de Paul Krugman dans le NYT la semaine dernière, à propose de ceux qui enseignent l'économie dans les meilleures universités américaines. L'hypothèse Keynes était juste devenue une obscénité !

lundi 8 décembre 2008

FT : une synthèse équilibrée sur la MF, et une description étonnante d'une opération d'évaluation (implicite)

En lisant le gros papier de Tim Harford dans le FT de ce WE, un passage me sidère un peu. Il décrit une expérience réalisée en Afrique du Sud par Dean Karlan, unprof de Yale:

In South Africa, in autumn 2004, Karlan and Zinman persuaded an anonymous consumer finance company that we’ll call “ZaFinCo” to participate in an unusual experiment. Ordinarily, almost half of ZaFinCo’s borrowers would have been turned away as a bad credit risk. But for two months, ZaFinCo loan officers were instructed to identify marginal applicants who had narrowly failed to pass credit checks. From this pool of near-customers, a computer selected almost half and requested that the branch manager reconsider and offer a loan anyway. This procedure emulated the way that new medicines are tested, using randomised trials. These trials are a gold standard for evaluation: after all, a more typical, non-random comparison of borrowers versus non-borrowers would not be able to tell whether borrowers were doing well because they had access to loans, or because they were confident, risk-taking, entrepreneurial people. Karlan and Zinman wanted to know what value there might be in expanding access to credit. ZaFinCo was no dewy-eyed social business, but a hard-nosed, profit-minded company, charging 11.75 per cent per month on a four-month loan, or 200 per cent APR, much more than Compartamos was generally judged to have been charging. Despite the high rates, the results were astonishing. “We expected to see some good effects and some bad,” explained Karlan, who checked in with the experiment’s participants six to 12 months after they had filed their initial loan applications. “But we basically only saw good effects.”

Most strikingly, those “treated” by the experiment – that is, those for whom the computer requested a second chance at a loan – were much more likely to have kept their jobs than the control group. They were also much more likely not to have dropped below the poverty line, and were less likely to have gone hungry. All these outcomes were recorded well after the loan had been taken out and (usually) repaid, so this was not measuring a temporary debt-funded binge.

Donc ils auraient pu aussi bien supporter des taux d'intérêt de 500% ou 1000% ? J'ai du mal à comprendre les "good effects", sauf pour le prêteur à qui on rembourse. La question, qui n'est pas traitée, reste : ces prêts ont-il ou non enrichi les emprunteurs ? S'ils leur ont juste servi à garder leurs emplois salariés, ça veut dire que le emprunteurs mettront des années à rembourser ; ils sont liés par une nouvelle forme de "servitude de dette" dont Karlan le parle pas...

L'autre aspect eset celui de la méthode d'évaluation. Mon impression est qu'il y a une naïveté effarante dans ce type d'expérimentation (copiée, en effet, sur les comparaison placébo - médicament dans les études des nouvelles molécules) : dans les sciences sociales , l'observateur modifie l'observation : c'est un axiome de base. J'aimerais bien en savoir plus sur la méthode !

(Quant au groupe de clients comparé aux autres, on peut aussi rappeler aux "scientifiques" que le placebo a un effet ! Inférieur à celui du médoc, dans les meilleurs cas, mais c'est la définition même d'un effet placebo : il y a un effet ! !)

mercredi 29 octobre 2008

Des "credit bureaux" jusqu'au Cambodge

C'est l'une des prochaines questions sensibles en matière de MF. Et, coîncidence, la question se pose à peu près dans les mêmes termes dans certains pays du Sud et du Nord.

(voici une actu sur le Cambodge)

En résumé : faut-il mettre en place des "credit bureaux" comme aux Etats-Unis ? Mais aussi comme dans la plupart des pays européens (saut en France)

Les Bureaux en question, pour aller vite, ce sont des sociétés privées qui enregistrent tous les prêts contractés par des particuliers ; les mettent à disposition des prêteurs (banquiers et stés de prêts à la consommation), et attribuent une note aux emprunteurs. De cette façon, il obtiendront (ou non) un prêt ; et s'il ont une sale note, un prêt à un taux d'intérêt très élevé.

C'est ce que l'on appelle en France le "fichier positif", par opposition au "fichier négatif" qui n'enregistre que les incidents dans le remboursement des prêts. Il n'existe en France, jusqu'à maintenant, que des fichiers négatifs.

( Il ya plein d'objections aux fichiers positifs. Je dois dire que j'ai du mal à comprendre la logique d'ensemble. J'ai plutôt l'impression que c'est le résultat de l'influence des prêteurs. Car s'il faut protéger les libertés publiques (raison en général invoquée) il y a plein de solutions...)

Mais l'Europe est passée par la. La directive sur le crédit conso, adoptée en janvier dernier, permet évidemment aux Credit bureaux de s'implanter partout.

Mais la question centrale est la suivante. Les Credit bureaux sont-ils utiles pour l'activité de prêteur professionnel, en plus des prêts personnels (prêts à al consommation) ?

Pour les prêteurs "conso", c'est évident. Ce sont les Credit bureaux qui leur permettent de prêter à des profils statistiques plutôt qu'à des êtres humains. C'est un gain de temps considérable.

Pour les prêteurs "pro", c'est autre chose. Traditionnellement, eux, ils prêtent à des personnes qui ont des projets ; et d'ailleurs ils NE prêtent à ces personnes que parce qu'elles ont des projets ; et des projets crédibles et de bonne qualité.

Si on se met à tout mélanger (prêter à des profils, prêter à des personnes-projets), ça craint. Ca veut dire qu'une partie de la MF professionelle perd ses racines. Ces prêteurs ne s'impliquent plus dans les projets ; mais vont se contenter de vérifier si le type est solvable et s'il a eu des incidents ; point !

J'y reviendrai.

vendredi 24 octobre 2008

Les clients de certaines institutions de microfinance doivent être protégés - voici les règles de principe

Le CGAP vient de publier une liste de 34 organisations signataires d'un texte sur les "principes de protection des clients".

Les principes ne sont pas très contraignants, mais il est symptomatique que d'énormes organisations ressentent aujourd'hui le besoin de mettre en forme et de s'engager sur des pratiques. On lit, notamment dans la presse indienne, des descriptions assez horribles sur les méthodes de recouvrement des prêts --qui sont peut être banales dans les transactions ordinaires, mais qui ne devraient pas faire partie de la MF !

( Ceci est une réflexion typiquement naïve, qui repose sur la conviction que la MF ne peut se réduire à des transactions financières habituelles, mais de petit montant )

(MàJ : j'avais déjà parlé de ça)

MàJ : voici la list des investisseurs signataires :

Aavishkaar Goodwell India Microfinance Development Company Ltd and Goodwell Microfinance Development Company B.V.

ACCION Gateway Fund and ACCION Investments

Aga Khan Agency for Microfinance

Belgian Investment Company for Developing Countries SA/NV (BIO)

Calvert Foundation

CHF International

Citigroup

Co-Operative Bank (UK)

Deutsche Bank

Developing World Markets

Development Finance Equity Partners

European Bank for Reconstruction and Development (EBRD)

European Fund for Southeast Europe (EFSE)

FINCA International, Inc.

FMO

Global Microfinance Group SA

Grassroots Capital Partners

INCOFIN

Inter-American Development Bank (IDB) / Multilateral Investment Fund

KfW

Kiva.org

LocFund

MEDA/Sarona Fund

Mercy Corps

MicroCredit Enterprises

Microfinance Development Company B.V.

MicroPlace

Oikocredit

Opportunity International and Opportunity Transformation Investments

ShoreCap Management/ShoreCap International

Triodos Investment Management B.V.

Triple Jump

VisionFund International - the microfinance subsidiary of World Vision

Women’s World Banking Microfinance Equity Fund

(c'est vraiment chiant ces éditeurs de blogs qui ne respectent pas le retour ligne, mais je ne sais pas comment on fait ça ! tant pis !)

Yunus sur les taux d'intérêt : 10 à 15% de plus

Voilà une citation que je cherchais depuis un moment. C'est quoi, un taux d'intérêt légitime ? La réponse de Yunus est intéressante (si le journaliste a bien transcrit ce qu'il dit) :

Le chantre de la micro-finance l’affirme haut et fort : Je ne suis pas contre le profit. La Grameen Bank fait du profit, mais pour les pauvres. J’ai une règle idéale, une limite à ne pas franchir : les taux d’intérêt ne devraient pas dépasser de 10% à 15% ceux du marché. Au-delà, on entre dans une zone rouge. Moi, je suis pour le business social.

C'est dans un CR de ce "sommet" qui a eu lieu récemment en Suisse.

mercredi 22 octobre 2008

Une liste d'indicateurs issus de SPTF dans le MIX market dès 2009 ?

C'est un résultat spectaculaire de la réunion CGAP de Juin dernier (et de quelques autres réunions, à vrai dire) : il existerait un accord sur une liste d'indicateurs de "performances sociales" des IMF. Et plus important : ces indicateurs seront publiés sur le MIX, la première (la seule ?) base de données sur les IMF, qui se contentait de publier jusqu'à maintenant le plus facile : les performances "financières" ; c'est à dire l'analyse des comptes des IMF.

J'ai signalé la parution récente de la dernière étude de benchmark du MIX.

J'ai signalé aussi la dernière récapitulation des progrès par Cécile Lapenu ici.

jeudi 16 octobre 2008

La question de la "Soft regulation" et la protection des clients

Je reviens un instant sur l'initiative "Protection des clients de la MF" lancée récemment.

En gros, les promoteurs proposent une sorte de "serment" des Microbankers de respecter des bonnes manières

the campaign will promote a Microbanker’s Oath, akin to the Hippocratic Oath, articulating six core principles: • Avoidance of reckless lending that creates over-indebtedness • Transparent and fair pricing • Collections practices that are not abusive or coercive • Ethical standards for staff • Recourse mechanisms for client problems • Privacy of client data

que l'on peut traduire rapidement par :

La campagne assurera la promotion d'un serment du Microbanquier semblable au serment d'Hippocrate, articulant six principes de base: • Prévention des prêts imprudents qui crée le surendettement • la transparence et l'équité des prix • des méthodes de remboursement qui ne soient pas abusives ou coercitives • Les normes éthiques pour le personnel • les mécanismes de recours pour les problèmes client • Protection des données personnelles sur les clients

L'étonnant est que l'on doive prendre des engagements de ce genre ! Dans la plupart des pays développés, c'est la Loi qui organise ces protections ; non de fragiles engagements volontaires des professionnels... Quels sont les recours des clients devant la justice en cas de violation de ces principes ? Quasi nuls !

Je rappelle que parmi les fondateurs de ce "serment" figure la Banque Compartamos, dont le comportement prédateur est à l'origine de ces initiatives.

Maintenant, il faut protéger les clients de la microfinance !

Le lancement a été assez discret, mais Accion annonce le lancement d'une initiative pour la protection des clients de la microfinance, dans le cadre d'un projet plus vaste (financial inclusion).

Il était temps, et on a le sentiment d'un rattrapage après des excès dont certains sont scandaleux. Rappelons qu'Accion est l'un des actionnaires impliqués dans l'entrée en bourse de Compartamos au Mexique ; Accion ne voyant que des avantages à percevoir une énorme, une fantastique plus value après avoir vendu ses parts... puisque l'argent gagné devait lui servir à réinvestir ailleurs, dans d'autres IMF !

Cette initiative rejoint celle annoncée l'été dernier à Bali : la création d'un centre pour la transparence en matière de taux d'intérêt de la MF ; j'en avais parlé ici.

On sent comme un début de "repentir" chez ceux qui ont été à l'origine de ces exactions.

mardi 14 octobre 2008

Sur la fièvre de l'évaluation

Les historiens du crédit avec qui je travaille dans un séminaire à Ulm sont impliqués dans les discussions sur l'évaluation de la recherche. Ils m'ont faire découvrir ce Gingras - la fièvre de l'évaluation 2008petit texte savoureux d'un sociologue, Gingras, sur les excès dans l'évaluation.

mercredi 8 octobre 2008

Enda notée A par MicroRate - meilleure IMF "du monde arabe"

Juste une citation extraite d'un journal sur les critères de MicroRate, à propos de la note donnée à Enda :

«Enda a réussi un très haut niveau d’impact social grâce à la fois à ses excellents résultats et son grand engagement auprès d’une population qui n’a pas accès au système bancaire traditionnel. Elle maintient ce haut niveau de performance grâce à la maîtrise de ses coûts et de son ratio de charges d’exploitation et au sens de la responsabilité institutionnelle inculqué à son personnel, à ses clients ainsi qu’à ses partenaires».

(le passage est grassé par moi)

lundi 15 septembre 2008

Adapter un outil de rating pour les IMF du Sud à la finance solidaire en France - premières tentatives

En 2004, je présentais devant les membres d'Inaise les premiers résultats. En résumé, j'avais passé plusieurs mois, à la demande de PlaNet Finances, à décortiquer l'outil de rating GIRAFE pour faire en sorte qu'il soit utilisable pour évaluer les tros réseaux principaux de microfinance (et de finance solidaire) en France.

Le rapport a été rendu à la Caisse des dépôts ; il a servi ensuite d'inspiration aux travaux qui ont suivi. Mais les réserves des réseaux (notamment sur les benchmarks) sont tels que la CDC n'a pas insisté pour qu'il soit adopté par tous comme une norme. Dommage (à mon avis !)

dimanche 14 septembre 2008

Crédit flou et clients risqués - nouvelles tendances de l'exclusion bancaire et financière en Europe

Ce sont les powerpoints d'une conférence que j'ai donnée en SEptembre 2005 au séminaire annuel de l'Observatoire de la Finance, à Genève.

Les données sont à revoir, mais j'ai l'impression que le procédé d'analyse était le bon. Ce qui frappe avec la distance, c'est la montée des formes différentes d'exclusion.

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