Je reviens au calme sur cet échange assez vif entre Duflo et Servet (et
leurs copains) dans Le Monde en novembre et décembre 2010 ; débat entre
deux écoles, ou deux tendances de la MF d’aujourd’hui. C’est assez typé, et je
suppose que « la vérité », s’il y en a une, se trouve à égale distance des
uns et des autres
Je suppose aussi que « les dérives » de la MF d’aujourd’hui ne
sont pas une surprise pour ceux qui suivent l’actualité du secteur. Depuis
2005, les alertes se multiplient. Une partie de la MF trahit les idéaux
initiaux ; et l’irruption d’investisseurs étrangers accentue, dans
certains pays, cette dérive.
Pour commencer par ma conclusion personnelle, j’estime que le CGAP et ses
orientations idéologiques est le premier responsable de ces dérives. Tout son
discours depuis 20 ans les a encouragées. Et le CGAP n’a jamais eu le courage
de remettre en cause son propre discours, excusant les unes après les autres
« les dérives », largement liées à ce que l’on appelle les excès de la
commercialisation de la MF. Or quand ces dérives aboutissent à des
surendettements dramatiques, des suicides, des situations pires pour les
pauvres que celles qu’ils connaissaient auparavant, on peut se poser des
questions. Le CGAP n’a jamais eu le courage de mettre de l’ordre. Ne serait-ce
que dire : ici, on est dans la MF ; là, on n’y est plus, c’est juste
de l’exploitation financière, analogue (en plus clean) à celle des usuriers
traditionnels… j’y reviendrai, mais c’est pour moi le fond du tableau du débat
Servet – Duflo. On continue à nommer « microfinance » des pratiques
et des projets qui n’ont plus rien à voir les uns avec les autres.
Voici une présentation rapide des 3 papiers parus dans Le Monde en novembre
décembre 2010.
1 Servet et ses amis : « Avis de tempête dans le monde de
la microfinance indienne », Le Monde 15 novembre 2010
Ca commence avec une
analyse de Jean-Michel Servet et ses amis habituels (Guérin, Roesch,
Morvant) le 15 novembre sur l’IPO de SKS et la crise dans l’Andhra Pradesh.
Ils résument ce que l’on sait, mais que les grands media hésitent à
dire : les méthodes de recouvrement de certains des IMF indiennes (le
fameux SKS notamment) sont des méthodes de brutes. Il ya une vague de suicides
parmi les clients. On a vendu SKS (introduit en Bourse le mois précédent, avec
des tripatouillages qui apparaissent progressivement…) à des investisseurs avec
cette image « superprofit + éthique » idéale par les temps qui
courent.
Le point de départ du papier de Servet, c’est un parti politique d’Andhra
Pradesh qui conseille aux clients de ne plus rembourser : les taux
d’intérêt sont trop élevés, et les méthodes de recouvrement sont inadmissibles.
Evidemment, c’est une consigne idiote, mais elle renverse légèrement le rapport
de force (il ya aura plus tard un décret dans ce sens, censuré aussitôt par un
tribunal…). En tous cas, la consigne a des effets immédiats sur la valorisation
de SKS en Bourse, qui plonge.
Ce que Servet et ses coauteurs mettent en cause, ce sont d’autres dérives
supplémentaires. Pour augmenter sa production de prêts, SKS et quelques autres
IMF prêtent dans n’importe quelles conditions : ce sont des prêts à la
consommation plus que des prêts professionnels (pour créer une activité) ;
les clients font de la cavalerie ; et finalement une bonne partie d’entre
eux se retrouvent surendettés. Evidemment, pas question de jeter le bébé avec,
etc. Dernière phrase du papier : « Les pauvres ont besoin de ces
crédits, mais ils ont besoin aussi qu'on les aide à les gérer ».
2 – Duflo et ses amis : « Aidez la microfinance ne la tuez
pas ! » Le Monde du 01 décembre 2010
La séquence continue avec
un papier d’Esther Duflo cosigné avec ses amis américains ( MIT, Yale,
Berkeley, Harvard !... la crème de la crème mondiale de la Pensée sur les
Pauvres !) paru dans Le Monde du 30 novembre. Curieux : le papier de Duflo
ne cite pas une seule fois le papier de Servet paru 15 jours plus tôt, alors
qu’il est clairement une réponse… Peut être ne faut-il pas se compromettre avec
ces gauchistes ? Ils ne méritent pas d’être promus au rang de partenaires
du débat ?
Je dois dire que je suis estomaqué par l’aplomb de ce papier et des
sophismes qu’il contient. C’est vraiment l’avatar vieillissant de la
« pensée néo-hyper-libérale » appliquée à un domaine, la MF, qui
mérite (à mon avis) d’autres types d’analyses, un peu plus riches. Je suis sûr
que les auteurs se sentiraient offensés d’être qualifiés ainsi. Mais ils sont
tellement intellectuellement enfermés dans les hypothèses de ce type de pensée,
qu’ils sont incapables d’en sortir ; d’élargir leurs hypothèses
intellectuelles : c’est terrifiant ! J’ai beaucoup d’admiration pour
Duflo, mais j’ai l’impression qu’ici, elle dérape.
Deux exemples qui sont la structure inconsciente du papier. 1/ les
politiques sont par définition des crétins démagogues incompétents
(Tiens ! ? pour une fois, on n’aborde pas le fait qu’ils sont évidemment
tous corrompus ! ;-) ) – 2/ le marché doit rester le seul régulateur des
activités de prêt, puisque prêter, c’est, par définition, une activité de
marché. Bon d’accord, certains IMF y vont un peu fort avec les clients, mais ce
sont juste des petits excès à la marge.
Citations :
2 1 – les politiques ne sont et ne peuvent être que des crétins
démagogues.
C’est clair dès la première phrase du papier de Duflo : « Sous
prétexte de protéger les pauvres, le gouvernement d'un Etat indien a plongé
le secteur de la microfinance dans une crise grave (…qui) a entraîné une
avalanche de défauts de paiement ». Bref, « l'industrie de la microfinance
indienne (…) pourrait ne pas survivre ». Et la MF mondiale, pourquoi pas, par
contagion va s’écrouler !...
Duflo insiste : « Cette crise de non-remboursement est directement
liée à l'intervention du gouvernement ». Moi, je pense qu’elle est en partie
due au fait que beaucoup de clients étaient acculés : trop endettés, ils
ne pouvaient déjà plus rembourser. Le parti politique qui a lancé le mot
d’ordre de non-remboursement est sans doute démago, mais il est plus proche
« des gens », y compris les pauvres, que les agents de crédit de type SKS.
Quand Duflo écrit que « le taux record de remboursement des IMF
reflétait la confiance construite (c'est moi qui souligne) depuis
plusieurs années entre les emprunteurs et les IMF », je pense plutôt que ce
taux était lié en Inde à la pression énorme des méthodes de recouvrement.
Confiance ? je demande à voir de plus près !
Bien sûr, Duflo plaide pour une « meilleure réglementation ». S’il y a
« des excès du côté des IMF », il ya « la tentation permanente, pour
les politiciens, d'intensifier ces conflits à des fins démagogiques ». Et
plutôt que de plafonner les taux d’intérêt (Duflo a raison sur ce point :
souvent, ces réglementations ont eu des effets pervers), les pouvoirs publics
devraient favoriser la « création d'un fichier central des emprunteurs »…
Et revoilà aussitôt les fameux Credit Bureaux ou centrales de risques (de
préférence privés), nouvelle panacée qui permet de contrôler les pauvres… grâce
à eux, on perd moins de temps à prêter. Puis mettre en place « un centre
de réclamations », appliquer le « code de conduite des agents de
crédit » encourager « les IMF offrant les taux les plus bas et les
conditions de remboursement les plus souples »… Bref, le minimum de régulation
publique ; pour le reste, les IMF sont capables de s’autoréguler.
2 2 – les excès des IMF ? simple hypothèse, et ce sont des
comportements marginaux : laissons la profession s’auto-réguler.
Curieuse symétrie dans le papier de Duflo : les politiques sont, en
toute certitude, des crétins démago ; mais les excès des prêteurs ne sont
pas certains, et au pire sont des accidents de parcours. Voilà le point de
départ : « les Institutions de microfinance (IMF) sont très
vigilantes (certains disent trop) à éviter les non-remboursements : avant
cette crise, le taux de défaut de remboursement des IMF était proche de
zéro » : bin oui, avec de telles méthodes de recouvrement, ce n’est pas
étonnant que l’on obtienne des remboursements de 99% !
Donc, poursuit-elle, avec la démagogie des politiques, « cette crise
risque de décourager tout effort futur pour prêter aux pauvres à un taux
raisonnable » : car ne pas oublier que les usuriers traditionnels sont
plus coûteux que les IMF. Plus coûteux pour les pauvres ? Peut être, mais
pas sûr, pas toujours vrai.
Duflo soutient ensuite que « Ironiquement, compte tenu de la crise
actuelle, les taux d'intérêt pratiqués par les IMF en Inde sont parmi les plus
bas du monde (environ 24 % par an) » : pas sûr non plus. SKS est connue
pour tricher sur la façon de présenter les taux d’intérêt qui, en réalité, sont
beaucoup plus élevés. Comme
Compartamos en son temps.
Elle concède que « le secteur indien de la microfinance n'est pas
exempt de problèmes, notamment en raison de sa récente et rapide
croissance » : mais cette croissance a été absurde, démente ; et le
développement ultra rapide de SKS était clairement fait pour introduire
l’affaire en Bourse et (comme l’introduction l’a prouvé) enrichir l’équipe
dirigeante qui a fait un aller-retour avec des actions revendues à prix d’or.
Donc une croissance pareille mérite plutôt la critique que l’approbation !
Même histoire que
Compartamos, à nouveau.
Duflo concède aussi que « Les agents de crédit sont payés à la
commission afin de les inciter à trouver plus de clients, qui ne sont sans
doute pas toujours bien sélectionnés »…C’est le moins qu’on puisse dire !
Et la suite du papier devient carrément écœurante : « Des rumeurs ont
couru sur des suicides liés à des dettes d'IMF. Alors que ces accusations n'ont
pas systématiquement fait l'objet d'enquête, le gouvernement est ravi de s'en
servir comme prétexte » (etc) : la microfinance, combien de
morts ? combien de dégâts collatéraux pour que ça marche à fond ? Les
gouvernements, en plus d’être stupides, sont ravis d’avoir quelques cadavres à
disposition ? Peut-on être plus méprisant à l’égard de ce qui se
revendique quand même comme une démocratie ?
Et voilà enfin, fin du papier, la vraie raison pour laquelle il ne fallait
pas toucher à ce château de cartes : « il est possible que la crise
effraie aussi les investisseurs d'autres pays ». Or c’est devenu
l’objectif : la MF se financera par l’accès aux marchés financiers… Est-ce
vraiment la seule voie de développement ? accepter les conditions de
rentabilité imposées de l’extérieur ? SKS avait quelques mois auparavant
réussi à séduire des investisseurs occidentaux (même papy Warren Buffet !)pour
son introduction en Bourse. Et puis SKS a ridiculisé ces mêmes investisseurs
puisque les magouilles autour de l’introduction ont faire perdre une bonne
partie de son image à cette organisation. Le moins 30% sur la valeur des
actions SKS : c’est vraiment la crise en Andrha Pradesh ? Ce n’est
pas plutôt les traces de malversations, d’enrichissement personnel des
dirigeants, de mauvaise gouvernance, de promesses de rentabilité qui ne
tenaient qu’au prix de la brutalisation des clients ? Bref, les
explications univoques de Duflo et ses amis américains sont déplaisantes, pour
le moins.
3 - Servet : « Faut il aider une microfinance lucrative ou
une microfinance éducative ? » Le Monde du 13 décembre 2010
Jean-Michel Servet et ses amis réagissent devant tant de mauvaise foi.
Leur papier du 13 décembre est clairement une réponse à Duflo, qui est
citée alors qu’elle ne les citait pas, tout en répondant à leur premier papier.
Ils ont la légitimité de chercheurs impliqués sur ces terrains précis, en Inde,
depuis une décennie. Rappelons, ce n’est pas une critique, que Duflo
débarque : sa fameuse première étude très médiatisée sur Hyderabad date de
2009. Et elle construit la réputation de son labo, le J-PAL au MIT, sur une
unique méthode d’étude, les fameuses « évaluations randomisées »,
auxquelles, à mon avis, elle fait trop dire.
Servet démonte sans peine les approximations de Duflo.
- La « confiance » entre pauvres et IMF ? des blagues !
Les pauvres ont besoin de crédit, et quand on vient leur en offrir, ils
prennent car ils en ont besoin, tout simplement. J’y reviendrai.
- Les taux d’intérêt bas ? des blagues. Et les usuriers ne sont pas
toujours plus chers. Même moi je le sais, c’est documenté : les IMF
trichent, à tel point qu’une organisation, MF Transparency, tente de mettre un
peu d’ordre dans le domaine.
- Des « rumeurs de suicides » ? ce sont des suicides bien réels,
et bien liés aux méthodes de recouvrement.
- Des "centrales de risque" ? « Celles-ci ne pourront que se
révéler largement inefficaces dans le contexte indien de forte présence de
prêteurs privés informels » : comment avoir l’info si c’est
informel ? et si on n’a pas toute l’info sur l’endettement du client, ça
ne sert à rien.
Donc Servet plaide pour une composante éducative : c'est à dire aider
les pauvres à gérer et anticiper avant de passer au prêt. Bref, c’est l’origine
même de la MF : aider les pauvres à manager leurs propres projets, sans
leur faire prendre des risques qu’ils n’anticipent pas.
4 –Les alternatives exigent des partenariats publics-privés lents et
délicats à mettre en place. Singer les marchés financiers ne suffit pas à faire
de la microfinance
L’objection à Servet est immédiate : c’est coûteux, et qui
paiera ? C’est le problème de Servet et de ses amis. Ils plaident pour une
MF qui est moins fun, moins sexy (miracle ! les pauvres sont créatifs !)
et surtout moins rentable financièrement que celle que tente de promouvoir
Duflo. Donc les actionnaires du Nord, séduits par l’équation « profit
énorme+ éthique », sont moins nombreux quand on retire le terme « profit
énorme » pour le réduire à « profit » !
Ce débat, même mal fichu, est tout de même typique. Duflo s’est rangée
clairement du côté de ce que j’appelle le pire de l’influence intellectuelle du
CGAP. Pour reprendre cette fameuses citation dont je m’étais servi comme
exergue dans un papier, oui, la MF ça peut être rentable. C’est simple, selon
Elizabeth Littlefield et Richard Rosenberg, CGAP, 2004 : “Microfinance is
sustainable: Dozen of institutions have proved that financial services for poor
people can cover their full cost, through adequate interest spreads, relentless
focus on efficiency, and aggressive enforcement of repayment”. (« La
microfinance est durable: des douzaine d'institutions (IMF) ont prouvé que les
services financiers pour les pauvres peuvent couvrir leurs coûts en totalité, à
travers des écarts de taux d’intérêt adéquats, une recherche implacable de
l'efficacité et l'application agressive de règles de remboursement »).
Et non seulement la MF doit couvrir ses coûts, mais aujourd’hui, elle doit
aussi servir des taux d’intérêt (ou des dividendes) énormes à des investisseurs
étrangers. On ne rigole plus. Faut que ça crache. On comprend l’
« aggressive enforcement of repayment” de Littlefield : il fait froid
dans le dos.
L’une des questions, c’est : est-ce vraiment indispensable d’avoir
recours aux marchés financiers, surtout aux marchés qui font appel à des
investisseurs étrangers ? je continue à en douter ; et Muhamad Yunus
aussi, qui a eu un débat très dur avec Michael Chu en Suisse l’an dernier sur
ce point. Il existe plein d’autres solutions, qui sont moins satisfaisantes
pour des esprits américains formatés, car ce sont des solutions plus lentes,
plus coûteuses, plus modestes comme les SHG et les coopératives.
Mais surtout, le point qui me choque le plus dans les raisonnements de type
Duflo-CGAP, c’est le fait que les politiques sont tenus constamment en dehors
du jeu. Les politiques, ce sont des incompétents, des démagogues, des corrompus
(d’accord : elle ne l’a pas écrit cette fois ci !). Donc même pas la peine
de discuter avec eux. Alors que si on cessait une bonne fois de considérer que
la MF est « une activité de marché », ce qu’elle n’est pas, cela
permettrait d’investir dans les partenariats avec les politiques, au lieu de
les mépriser.
Cela permettrait, par exemple, de faire pression pour obtenir une
législation favorable à l’épargne locale réinvestie dans la MF ; à des
formules auto-centrées d’investissement, avec sécurisation sous la forme de
fonds de garantie publics ; d’investir dans des systèmes de formation
financés avec des fonds publics, et couplés avec les prêts ; etc etc…
En résume, mon impression est que les intégristes du marché n’ont pas encore
compris que la MF doit rester un ensemble de systèmes régionaux. Appuyés,
coordonnés, intégrés ; mais locaux et régionaux. Et non pas un nouveau
créneau pour des capitaux myopes et baladeurs du Nord.
Et l’implicite que je déteste le plus dans cette pensée américaine est la
fausse naïveté qui veut croire que le contrat de prêt est un contrat comme un
autre ; donc que, selon la bonne vieille fiction libérale, les parties
sont égales. Autrement dit, si un pauvre emprunte et n’a pas la capacité de
rembourser, hé bien c’est de sa faute, c’est un idiot : il devait
prévoir ! Non : l’argent n’est pas un objet de contrat comme un
autre. Un pauvre, qui ne sait ni compter ni prévoir et a le dos au mur, si on
agite des billets de banque devant lui, il ne peut que les prendre car il en a
désespérément besoin. Sans regarder, sans comprendre les conditions. Dire
ensuite qu’il a triché, ça, c’est vraiment répugnant.