Christine Lagarde annonce un projet en 4 points ; il est résumé sur le
site de son ministère ici.
Coïncidence : j'étais la semaine dernière avec Arnaud Poissonnier
(BabyLoan) à une séance de travail ou il en a parlé, avant de
publier cette tribune dans le Monde.
Je dois dire que je ne vais pas partager TOUT l'enthousiasme de Poissonnier,
mais une partie seulement.
Il écrit :
(AuSud) "Le prêt solidaire par Internet permet au grand public de parrainer
des bénéficiaires de microcrédit en leur prêtant (et non en leur donnant) la
somme dont ils ont besoin pour financer leur activité de subsistance. Les
plateformes qui proposent cette approche innovante (une quinzaine dans le
monde) travaillent sur le terrain avec les institutions de microfinance, dont
le rôle consiste à accompagner et prêter aux exclus du système financier.
Donc 2 temps : les particuliers peuvent prêter ; mais
l'intermédiation subsiste : les institutions de microfinance, sur le
terrain, sont là pour accompagner. En somme, il décrit Kiva ; en rêvant de
le multiplier :
"l'on en vient à rêver que les 150 millions de bénéficiaires de microcrédit
du monde soient un jour parrainés par 150 millions d'internautes, telle une
gigantesque banque citoyenne. Voilà l'objectif !
2ème temps de la démonstration : ce qui est possible au Sud, ce que
fait Babyloan (les particuliers peuvent "prêter" à la plate forme qui "prête"
aux IMF du Sud, qui prêtent aux micro entrepreneurs) n'est pas possible au
Nord. De vieilles règles de prudence interdisent de collecter de l'épargne si
vous n'êtes pas régulé et contrôlé comme une banque. Vieille sagesse.
Or le projet de loi présenté par Lagarde ce 24 mars, et qui porte surtout
sur le crédit consommation, prévoit une exception toute nouvelle : le fait
que les particuliers pourraient désormais en France prêter à des associations
vis des plate formes Web : en l'occurrence l'Adie en passant par Babyloan,
car, dans l'immédiat, il n'y a pas grand chose d'autre --mais on peut craindre
un enthousiasme un peu imprudent et des initiatives à tout va !
OK, l'idée est belle est bonne ; elle nous rapproche des Etats Unis ou
il existe une quinzaine de plate formes de rencontres. Mais en France avec des
contenus différents : il s'agit de prêter à des prêteurs , pas de
développer les rencontres directes entre prêteurs et emprunteurs sur des plate
formes comme Prosper, Lending club et autres.
3 remarques sur ce projet.
1 - Il est fait pour augmenter les ressources des prêteurs. C'est la raison
pour laquelle Arnaud Poissonnier et Maria Nowak (Adie) ont poussé dans le même
sens.
Je pense qu'il y a 2 risques dans ce schéma.
D'abord collecter l'argent des particuliers coûte très cher. 1000 € par 1000
€, c'est tout un discours, une comm d'enfer à mettre en place ; beaucoup
moins cher par le Web que par des moyens traditionnels, mais ce sont des tonnes
d'explications à donner pour arriver à des sommes significatives...
Ensuite le rapport au fric ne marche pas du tout en France de la même façon
qu'aux Etats Unis, ou Kiva a provoqué un engouement énorme, dès le départ. Aux
US, "les gens", ceux qui donnent, sont séduits par l'idée de prêter. Donner
pour l'éducation, les églises, etc, ça fait partie des devoirs quotidiens (on
donne beaucoup plus qu'en France). Mais "donner" pour créer du business, ça a
quelque chose de contradictoire. Donc prêter, ça c'est business. C'est logique,
c'est séduisant, et ça coute pas cher (si on est remboursé).
Mais il me semble qu'en France, si on se rappelle les quelques rares études
sur les motivations des épargnants de l'épargen solidaire, c'est beaucoup plus
compliqué et subtil.
2 - Augmenter les ressources des prêteurs avec de la dette, est-ce bien la
solution ?
En gros, l'Adie estime que ses besoins en augmentation de fonds de prêts
sont tellement importants que ni ses grands sponsors privés (des banques, en
général), ni les pouvoirs publics ne peuvent (et ne veulent) suivre.
Mais est-ce la solution de les remplacer (ou de les compléter) par des fonds
venant du grand public ?
J'ai plutôt l'impression que l'on risque d'avoir des charges de gestion
importantes, pour des explications incessantes, embrouillées, éventuellement
suspicieuses (pourquoi vous prêtez avec intérêt de l'argent que moi je vous
prête sans intérêt?) etc...
Kiva a provoqué un énorme engouement aux Etats unis dès son départ, mais est
aujourd'hui victime d'une crise de confiance sur un sujet proche (pour l'info,
googlez le nom de David Goodman pour lire son blog, en anglais).
Donc il me semble que le réel effort est de convaincre les "initiés" en
l'occurence les grandes banques et le gouvernement que le microcrédit a
tellement d'avantages pour eux qu'ils devraient se mettre d'accord pour le
financer largement. Voeux pieux : ok, peut être. Mais les risques
d'impliquer le grand public sont réels. Et s'endetter pour les fonds de prêts
ne rsoud pas la question des couts de production, qui resteront démesurés.
Au passage, on peut imaginer un avantage à une telle forme de collecte, très
nouvelle dans notre pays. C'est beaucoup plus que mobiliser des épargnes,
mobiliser des citoyens. En somme, si des centaines de milliers de personnes
"votent" pour BabyLoan - Adie en leur confiant quelques centaines d'€, peut
être le gouvernement en sera impressionné --et les banques inquiètes devant
toute cette belle épargne qu'elles ne géreront pas ? Si ce sont les
citoyens qui "votent" en déplaçant leur livret A, peut être inventera-t-on des
mesures réellement ambitieuses ?
3 - Quelles seront les conditions ? qui aura accès à cette manne toute
nouvelle ?
Les deux acteurs qui anticipent sont l'Adie, très connue, très établie,
ancienne, et qui a des relations de confiance avec toute la place bancaire, et
BabyLoan, qui a tout juste 2 ans d'existence, et qui jouera l'intermédiaire
marketing dans l'opération.
Collecter des épargnes populaires a toujours été un risque en soi. Parce que
la naïveté du public peut provoquer des dégâts ; parce que plein de
"petits malins" peuvent s'introduire dans le schéma et le pervertir. Bien sûr,
il existe déjà des garde fous réglementaires (introduites dans le CoMoFi
récemment) sur les associations qui ont le droit de prêter. Mais on ne fait pas
une loi juste pour l'Adie toute seule ! Elle est la seule, 4 ans après, à
remplir les conditions du CoMoFi, mais d'autres comptent s'y mettre. Peut on
contrôler préventivement ? tout en ne fabriquant pas des conditions
bureaucratiques ? ça va être coton !
Enfin, la limite entre ces épargnes et celles mobilisées dans les différents
systèmes avec avantages fiscaux à l'entrée (réductions d'IR pour les PME....)
vont devenir poreuses et également difficiles à gérer !
A suivre !