Evaluer la microfinance - Benoît Granger, MicFin

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samedi 12 mars 2011

Plus souvent les clients rencontrent le prêteur, mieux ils se portent... Ca vient de Harvard, c'est du costaud !

C'est déroutant quand on constate que la science rejoint le bon sens. Mais agréable quand il s'agit de telles évidences : dans ce papier récent Economic returns to social interaction", le constat chiffré est que les emprunteurs qui rencontrent plus souvent leur prêteur se portent mieux que les autres emprunteurs.

Dit comme ça, c'est simple. Les liens informels, les échanges d'info, la confiance qui s'installe lentement (social interaction) ont des impacts évidents : et sur la relation, et sur les performances du micro entrepreneur. Donc un Economic return. On lit ça presque avec soulagement. Ah bon, parce que la plupart des grosses têtes américaines essayaient pourtant de nous montrer depuis des années que le microcrédit, c'est un contrat ; point. Et le prix du contrat (le taux d'intérêt) est donné par la capacité des uns et des autres à négocier, point. Que les parties au contrat soient inégales, on ne voulait pas le voir... Et les pauvres se faisaient avoir en grand nombre.

En fait, il suffit non de changer, mais d'enrichir un peu de cadre d'analyse pour constater qu'un prêt, c'est d'abord du lien social (de la confiance et plein d'autres trucs) ; d'ou découlent (ou non) des constructions subtiles et lentes. C'est néo Putnam, tout ça, ma bonne dame.

Ce qui me désole, c'est la suite.

D'abord, comme les auteurs du papier sont de Harvard, il faut bien qu'ils fassent une PPPremière MMMondiale. Donc ils nous assènent que leur papier constitue "The First Experimental Evidence"que, etc. Ouais, récupérer du bons sens, c'est toujours une Première Mondiale. Ils ont raison.

Ensuite, ils en concluent qu'ils présentent une théorie alternative sur le sur le lien entre Group lending et réduction du risque. En très bref : on constate en général que les prêts collectifs sont mieux remboursés que les prêts individuels. Et on attribue cette différence aux contenus sociaux de la technique de prêt : tu as la pression du groupe sur le dos, donc même si tu as des soucis, tu rembourses parce que tu ne peux pas te permettre de te faire exclure de ton groupe.

OK, mais c'est un peu nul et trop modeste comme conclusion ! J'aurais préféré qu'ils concluent : on a raconté beaucoup de bêtises rationnelles sur le contrait de prêt ces dernières années. En fait, le prêt, c'est un ensemble d'interactions sociales qu'on a eu la flemme d'analyser avec les bons outils (de la sociologie, de l'anthropologie, de l'histoire, du culturalisme, de, de, de...) et on constate que c'est avant tout cet ensemble d'interactions qui font ou ne font pas le "succès" du prêt !

Quant au profit du prêteur, critère qui pollue toute l'analyse, décidons une bonne fois pour toutes qu'on se libère de cette pression merdique.

mardi 8 mars 2011

Yunus 70 ans est "trop vieux" pour diriger la Grameen, dit le ministre des finances, 77 ans

C'est ici. C'est moyennement drôle. C'est une castagne politique interne entre clans au BanglaDesh, et j'ai pu constater que ça déstabilise quand même, genre "yas pas de fumée..." etc.

Et la MF, qui a d'autres sujets de débats plus sérieux, se serait bien passée de celui la, à mon avis !

jeudi 3 mars 2011

"icône déchue" ? Le Monde sur Yunus, bof...

C'est dans Le Monde daté du 4 mars 11.

Le papier est mi figue mi raisin, comme sait faire Le Monde. Mais ça pue le complot politique, ce dont rend compte le journal entre les lignes.

Bin oui, il a un ego dilaté --on l'aurait à moins et ayant moins accompli ! Et même si Yunus n'est pas un saint, on reconnaitra qu'il aura fidèlement défendu un microcrédit qui résiste à la pression des investisseurs accapareurs.

Au passage, je me demandais ce que signifiait vraiment ce terme vieillot de "déchu" : juste pour savoir s'il y avait une nuance avilissante et coupable dans le mot. Non, pas vraiment, dit Littré : "Tomber dans un état inférieur à celui où l'on était" : c'est neutre. On n'est pas un bandit pour autant ! Mais plus subtil : "terme de théologie : Déchoir de l'état de grâce, perdre la grâce". La, on sent que Yunus à "perdu" un morceau de "la grâce" médiatique, l'onction sainte ! ... Mais plus joli, une citation du Littré : "L'âge la fit déchoir, adieu tous les amants" de La Fontaine : la brièveté ! on croirait du Blaise Pascal !

jeudi 17 février 2011

"We conclude that some people are made poorer and not richer by microfinance, particularly micro-credit clients"

C'est l'une des conclusions d'une étude sur les études. Uniquement sur la MF sub-saharienne, mais à voir de près (quelle extension des conclusions?)

C'est un thème d'étude qu'il faut développer, bien entendu. Non pas juste pour critiquer ce que l'on a adoré. Plutôt pour établir les bonnes conditions : il ya d'ailleurs des recommandations intelligentes à la fin.

Mon idée est qu'il y a toujours des erreurs et des idiots. Des erreurs dans l'allocation des prêts, et des idiots parmi les emprunteurs. Mais la question est : quelle est la responsabilité spécifique du prêteur ? C'est l'offre qui fait l'idiot?

Ensuite, il ya une question de nuances : peut on accepter, en tant qu'offreur, le risque de fabriquer 1% de "bad loans" ? ou 5% ? ou 10% ? et jusqu'où est-on responsable de l'échec de l'emprunteur ?

mercredi 26 janvier 2011

De mon amie Unni Beate Sekkesæter , le lien contre les crétins accusant Yunus

voici le rapport du ministère norvegien blanchissant Yunus des accusations des crétins de la télé norvégienne

Fantastique ! Le personnage mythique, la première cliente de Yunus, avant même la création de la Grameen

Si vous avez lu Yunus, ou l'avez entendu dans des conférences, il fait toujours référence à cette première dame qui bricolait dans un coin et à qui il a prêté les premiers 100 takas, puis 300 takas de son propre argent, avant de créer la Grameen.

La voici en live

Pourquoi aujourd'hui ? hé bien parce qu'une bande de salopards de la télé norvégienne ont "enquêté" l'an dernier au Bangla Desh pour accuser Yunus d'avoir détourné des fonds de l'aide publique norvégienne, dans les années 90. la vérité a été rétablie rapidement après que l'émission ait été diffusée ; y compris par le ministère des affaires étrangères du pays.

Et ce que montre le film du lien, c'est que les salopards norvégiens s'étaient trompés de femme, en tentant de démontrer que la première fameuse cliente était morte dans la misère (donc le microcrédit, ça ne sert à rien...)

Mais, coïncidence, aujourd'hui Yunus est soumis à une enquête par le gouvernement Bangladais ; il a un procès en diffamation ; et la Grameen est menacée de nationalisation, accusée de se comporter comme les usuriers, etc...

Yunus n'est sans doute pas un saint. Surtout, il a commis l'erreur de menacer l'oligarchie au pouvoir dans son pays en créant son propre parti politique. Donc il en prend plein la gueule !

Mais la, ça fait beaucoup !

Mon papier sur "mieux veut être jeune, beau, riche et expérimenté que pauvre, vieux et malade" est publié sur le site de l'APCE

D'accord, le titre est une impertinence. Mais j'avais fait ce papier comme une réaction d'agacement (pour ne pas dire plus) à la lecture d'un appel à contribution sur l'accompagnement des créateurs d'entreprises. En gros, j'estimais que l'on confond trop souvent corrélation et causalité dans les appréciations que l'on a de l'accompagnement des créateurs.

Bien sûr, c'est utile et efficace d'accompagner des personnes inexpérimentées vers l'entrepreneuriat. Il suffit de faire du terrain pour s'en rendre compte, et j'en ai fait. Mais il est probable que les personnes en question, souvent, se sont auto-sélectionnées : c'est à dire que ce sont les plus malins qui sont allés vers l'accompagnement ; donc que les plus malins réussissent mieux que les autres, pas besoin de lourdes études pour le deviner !

C'est pourquoi je plaide pour que l'on pratique des études de suivi type Duflo (y compris les réserves que j'ai sur l'interprétation de ses résultats). Il parait que c'est le cas : il y a des études en cours par l'Ecole d'économie sur des publics jeunes de quartiers. j'attends avec impatience les résultats !

vendredi 21 janvier 2011

Rhyne : "Like sex, microfinance can be safe if practiced responsibly" - disgusting ! Vraiment le genre de plaisanterie dont on se passerait

Elle est complètement idiote ? la phrase d'attaque de ce papier est d'un mauvais goût parfait, alors que Rhyne est considérée comme une professionnelle sérieuse... A mon avis elle ferait mieux de rester sérieuse, sans essayer de faire de l'esprit.

Le reste est moins pire, les conseils sont les bons. Mais Rhyne reste enfermée dans la limite étroite : le microcrédit, c'est une activité de marché ; faut juste corriger les excès. Point.

Quand je pense que Duflo mettait en cause les suicides, dont l'origine (surendettement) n'était pas prouvée...Voir BBC world, même si ce n'est pas la Bible !

Oui, il ya toujours eu des suicides de paysans pauvre en Inde : d'accord, on le sait ! Et alors ? Ce n'est pas une raison pour en provoquer d'autres !...

dimanche 16 janvier 2011

Ynus réagit sur la crise indienne : pour l'intervention de politiques publiques dans la microfinance --pas seulement comme arbitre

Un très bon papier de Yunus dans les pages Opinions du NYT. Ce qui m'intéresse ici, c'est 2 choses.

1 - il s'élève contre les mega profits qui pervertissent la MF : ce n'est pas nouveau. En revanche, il me semble qu'il a évolué sur sa conception de l'intervention de l'Etat (et des autres interventions de politique publique). Il y a quelques années, sans doute "grisé" idéologiquement par le succès de la Grameen, il récusait toute intervention publique dans le secteur. Ceci étant dû à ce qu'il avait sous les yeux : des Etats souvent corrompus et incompétents. Maintenant il se rend compte que le marché a besoin de règlementation, et pas seulement de "l'arbitre neutre" et minimaliste dont rêvent les néo libéraux. Tant mieux.

2 - Il doute de l'efficacité même des interventions étrangères, des apports de capitaux venant d'acteurs du marché. Et les solutions qu'il propose sont de nature à rendre impossibles ces interventions guidées par le seul profit. Il prône une MF moins profitable (ce qui découragera les intervenants extérieurs) ; avec un spread limité entre le cout de la ressource et l'emploi de ces ressources ; donc il prône de faire appel systématiquement aux épargnes disponibles localement, notamment de la part des clients. Ce qui garantit en outre d'obtenir des épargnes motivées par le projet global, et non par le seule rentabilité financière. Et des développements plus lents, ce qui répond à la vaste escroquerie SKS.

Ca a l'air un peu plat à dire comme ça, mais ça me donne l'impression qu'il a compris ce qui se passe réellement... Et ceci au moment ou lui et la Grameen sont attaqués par le gouvernement Bangladais (après cette crapulerie de l'émission de télé norvégienne qui l'accusait de détournements)

dimanche 9 janvier 2011

Yunus : je ne pensais pas que le microcrédit puisse engendrer des usuriers ! (Bin si !)

Un papier clair concret et concis de Yunus (paru ds le Intl Herald tribune ? je ne suis pas sûr de la source). Pour moi, c'est la 1ère fois qu'il affirme aussi nettement les 2 points qui fondent ce que devrait être le microcrédit aujourd'hui :

- Laisser des investisseurs extérieurs faire la loi dans ce domaine, c'est provoquer la pression sur les taux d'intérêt et donc les pauvres. Le MC, dit il, n'a pas besoin de ces capitaux : l'épargne au sein d'un pays peut financer les prêts. Je ne suis pas certain que ce soit vrai tout le temps, dans tous les pays, mais c'est une stratégie peu utilisée.

- Le prix du prêt devrait être limité à cout de la ressource + 15 % au maximum (cad si on emprunte à 10%, plafonner les prêts à 25%

C'est une position un peu trop simple, car ça définit à la fois le plafond qui évite l'usure ; et ce que contiennent les couts de production du préteur. L'usure : en fait, les situations locales sont très différentes, et dans certains cas 25% est trop cher ; dans d'autres, c'est tout juste... Les couts : Avec 15% de spread, il faut financer les pertes sur prêt et la production elle même ; or 15% ne permet pas de faire beaucoup de palabres ni ce conseil, de formations aux emprunteurs, etc. Alors que l'on sait très bien que l'un des abus des pires en inde est d'avoir laissé les IMF prêter n'importe quoi à n'importe qui, sans vérifier si le crédit finançait des activités productives ! Ce qui prend du temps, et coûte cher !

La règle de Yunus plafonne également les dividendes versés aux apporteurs de capitaux de l'IMF : s'il s'agit d'épargnants qui sont également emprunteurs de l'IMF, ce que suggère Yunus, on peut supposer qu'ils seront peu exigeants, étant inclus dans la stratégie de l'IMF. S'il s'agit d'actionnaires extérieurs financiers, ils vont trouver ce régime peu attractif --hé bien tant pis, dit Yunus !

Pas mal. C'est un peu raide comme raisonnement, mais on attendait le grand chef depuis un moment sur ces thèmes.

il dit aussi qu'on aurait du depuis longtemps "interdire" d'appeler microcrédit, des trucs qui relèvent de l'usure. C'est ce que j'écrivais à propos du Cgap : au boulot, grand chef ! Traite les d'escrocs et fais les plier !

mardi 28 décembre 2010

Servet - Duflo : sur la crise en Inde et les conceptions divergentes de la microfinance

Je reviens au calme sur cet échange assez vif entre Duflo et Servet (et leurs copains) dans Le Monde en novembre et décembre 2010 ; débat entre deux écoles, ou deux tendances de la MF d’aujourd’hui. C’est assez typé, et je suppose que « la vérité », s’il y en a une, se trouve à égale distance des uns et des autres

Je suppose aussi que « les dérives » de la MF d’aujourd’hui ne sont pas une surprise pour ceux qui suivent l’actualité du secteur. Depuis 2005, les alertes se multiplient. Une partie de la MF trahit les idéaux initiaux ; et l’irruption d’investisseurs étrangers accentue, dans certains pays, cette dérive.

Pour commencer par ma conclusion personnelle, j’estime que le CGAP et ses orientations idéologiques est le premier responsable de ces dérives. Tout son discours depuis 20 ans les a encouragées. Et le CGAP n’a jamais eu le courage de remettre en cause son propre discours, excusant les unes après les autres « les dérives », largement liées à ce que l’on appelle les excès de la commercialisation de la MF. Or quand ces dérives aboutissent à des surendettements dramatiques, des suicides, des situations pires pour les pauvres que celles qu’ils connaissaient auparavant, on peut se poser des questions. Le CGAP n’a jamais eu le courage de mettre de l’ordre. Ne serait-ce que dire : ici, on est dans la MF ; là, on n’y est plus, c’est juste de l’exploitation financière, analogue (en plus clean) à celle des usuriers traditionnels… j’y reviendrai, mais c’est pour moi le fond du tableau du débat Servet – Duflo. On continue à nommer « microfinance » des pratiques et des projets qui n’ont plus rien à voir les uns avec les autres.

Voici une présentation rapide des 3 papiers parus dans Le Monde en novembre décembre 2010.

1 Servet et ses amis : « Avis de tempête dans le monde de la microfinance indienne », Le Monde 15 novembre 2010

Ca commence avec une analyse de Jean-Michel Servet et ses amis habituels (Guérin, Roesch, Morvant) le 15 novembre sur l’IPO de SKS et la crise dans l’Andhra Pradesh.

Ils résument ce que l’on sait, mais que les grands media hésitent à dire : les méthodes de recouvrement de certains des IMF indiennes (le fameux SKS notamment) sont des méthodes de brutes. Il ya une vague de suicides parmi les clients. On a vendu SKS (introduit en Bourse le mois précédent, avec des tripatouillages qui apparaissent progressivement…) à des investisseurs avec cette image « superprofit + éthique » idéale par les temps qui courent.

Le point de départ du papier de Servet, c’est un parti politique d’Andhra Pradesh qui conseille aux clients de ne plus rembourser : les taux d’intérêt sont trop élevés, et les méthodes de recouvrement sont inadmissibles. Evidemment, c’est une consigne idiote, mais elle renverse légèrement le rapport de force (il ya aura plus tard un décret dans ce sens, censuré aussitôt par un tribunal…). En tous cas, la consigne a des effets immédiats sur la valorisation de SKS en Bourse, qui plonge.

Ce que Servet et ses coauteurs mettent en cause, ce sont d’autres dérives supplémentaires. Pour augmenter sa production de prêts, SKS et quelques autres IMF prêtent dans n’importe quelles conditions : ce sont des prêts à la consommation plus que des prêts professionnels (pour créer une activité) ; les clients font de la cavalerie ; et finalement une bonne partie d’entre eux se retrouvent surendettés. Evidemment, pas question de jeter le bébé avec, etc. Dernière phrase du papier : « Les pauvres ont besoin de ces crédits, mais ils ont besoin aussi qu'on les aide à les gérer ».

2 – Duflo et ses amis : « Aidez la microfinance ne la tuez pas ! » Le Monde du 01 décembre 2010

La séquence continue avec un papier d’Esther Duflo cosigné avec ses amis américains ( MIT, Yale, Berkeley, Harvard !... la crème de la crème mondiale de la Pensée sur les Pauvres !) paru dans Le Monde du 30 novembre. Curieux : le papier de Duflo ne cite pas une seule fois le papier de Servet paru 15 jours plus tôt, alors qu’il est clairement une réponse… Peut être ne faut-il pas se compromettre avec ces gauchistes ? Ils ne méritent pas d’être promus au rang de partenaires du débat ?

Je dois dire que je suis estomaqué par l’aplomb de ce papier et des sophismes qu’il contient. C’est vraiment l’avatar vieillissant de la « pensée néo-hyper-libérale » appliquée à un domaine, la MF, qui mérite (à mon avis) d’autres types d’analyses, un peu plus riches. Je suis sûr que les auteurs se sentiraient offensés d’être qualifiés ainsi. Mais ils sont tellement intellectuellement enfermés dans les hypothèses de ce type de pensée, qu’ils sont incapables d’en sortir ; d’élargir leurs hypothèses intellectuelles : c’est terrifiant ! J’ai beaucoup d’admiration pour Duflo, mais j’ai l’impression qu’ici, elle dérape.

Deux exemples qui sont la structure inconsciente du papier. 1/ les politiques sont par définition des crétins démagogues incompétents (Tiens ! ? pour une fois, on n’aborde pas le fait qu’ils sont évidemment tous corrompus ! ;-) ) – 2/ le marché doit rester le seul régulateur des activités de prêt, puisque prêter, c’est, par définition, une activité de marché. Bon d’accord, certains IMF y vont un peu fort avec les clients, mais ce sont juste des petits excès à la marge.

Citations :

2 1 – les politiques ne sont et ne peuvent être que des crétins démagogues.

C’est clair dès la première phrase du papier de Duflo : « Sous prétexte de protéger les pauvres, le gouvernement d'un Etat indien a plongé le secteur de la microfinance dans une crise grave (…qui) a entraîné une avalanche de défauts de paiement ». Bref, « l'industrie de la microfinance indienne (…) pourrait ne pas survivre ». Et la MF mondiale, pourquoi pas, par contagion va s’écrouler !...

Duflo insiste : « Cette crise de non-remboursement est directement liée à l'intervention du gouvernement ». Moi, je pense qu’elle est en partie due au fait que beaucoup de clients étaient acculés : trop endettés, ils ne pouvaient déjà plus rembourser. Le parti politique qui a lancé le mot d’ordre de non-remboursement est sans doute démago, mais il est plus proche « des gens », y compris les pauvres, que les agents de crédit de type SKS. Quand Duflo écrit que « le taux record de remboursement des IMF reflétait la confiance construite (c'est moi qui souligne) depuis plusieurs années entre les emprunteurs et les IMF », je pense plutôt que ce taux était lié en Inde à la pression énorme des méthodes de recouvrement. Confiance ? je demande à voir de plus près !

Bien sûr, Duflo plaide pour une « meilleure réglementation ». S’il y a « des excès du côté des IMF », il ya « la tentation permanente, pour les politiciens, d'intensifier ces conflits à des fins démagogiques ». Et plutôt que de plafonner les taux d’intérêt (Duflo a raison sur ce point : souvent, ces réglementations ont eu des effets pervers), les pouvoirs publics devraient favoriser la « création d'un fichier central des emprunteurs »… Et revoilà aussitôt les fameux Credit Bureaux ou centrales de risques (de préférence privés), nouvelle panacée qui permet de contrôler les pauvres… grâce à eux, on perd moins de temps à prêter. Puis mettre en place « un centre de réclamations », appliquer le « code de conduite des agents de crédit » encourager « les IMF offrant les taux les plus bas et les conditions de remboursement les plus souples »… Bref, le minimum de régulation publique ; pour le reste, les IMF sont capables de s’autoréguler.

2 2 – les excès des IMF ? simple hypothèse, et ce sont des comportements marginaux : laissons la profession s’auto-réguler.

Curieuse symétrie dans le papier de Duflo : les politiques sont, en toute certitude, des crétins démago ; mais les excès des prêteurs ne sont pas certains, et au pire sont des accidents de parcours. Voilà le point de départ : « les Institutions de microfinance (IMF) sont très vigilantes (certains disent trop) à éviter les non-remboursements : avant cette crise, le taux de défaut de remboursement des IMF était proche de zéro » : bin oui, avec de telles méthodes de recouvrement, ce n’est pas étonnant que l’on obtienne des remboursements de 99% !

Donc, poursuit-elle, avec la démagogie des politiques, « cette crise risque de décourager tout effort futur pour prêter aux pauvres à un taux raisonnable » : car ne pas oublier que les usuriers traditionnels sont plus coûteux que les IMF. Plus coûteux pour les pauvres ? Peut être, mais pas sûr, pas toujours vrai.

Duflo soutient ensuite que « Ironiquement, compte tenu de la crise actuelle, les taux d'intérêt pratiqués par les IMF en Inde sont parmi les plus bas du monde (environ 24 % par an) » : pas sûr non plus. SKS est connue pour tricher sur la façon de présenter les taux d’intérêt qui, en réalité, sont beaucoup plus élevés. Comme Compartamos en son temps.

Elle concède que « le secteur indien de la microfinance n'est pas exempt de problèmes, notamment en raison de sa récente et rapide croissance » : mais cette croissance a été absurde, démente ; et le développement ultra rapide de SKS était clairement fait pour introduire l’affaire en Bourse et (comme l’introduction l’a prouvé) enrichir l’équipe dirigeante qui a fait un aller-retour avec des actions revendues à prix d’or. Donc une croissance pareille mérite plutôt la critique que l’approbation ! Même histoire que Compartamos, à nouveau.

Duflo concède aussi que « Les agents de crédit sont payés à la commission afin de les inciter à trouver plus de clients, qui ne sont sans doute pas toujours bien sélectionnés »…C’est le moins qu’on puisse dire ! Et la suite du papier devient carrément écœurante : « Des rumeurs ont couru sur des suicides liés à des dettes d'IMF. Alors que ces accusations n'ont pas systématiquement fait l'objet d'enquête, le gouvernement est ravi de s'en servir comme prétexte » (etc) : la microfinance, combien de morts ? combien de dégâts collatéraux pour que ça marche à fond ? Les gouvernements, en plus d’être stupides, sont ravis d’avoir quelques cadavres à disposition ? Peut-on être plus méprisant à l’égard de ce qui se revendique quand même comme une démocratie ?

Et voilà enfin, fin du papier, la vraie raison pour laquelle il ne fallait pas toucher à ce château de cartes : « il est possible que la crise effraie aussi les investisseurs d'autres pays ». Or c’est devenu l’objectif : la MF se financera par l’accès aux marchés financiers… Est-ce vraiment la seule voie de développement ? accepter les conditions de rentabilité imposées de l’extérieur ? SKS avait quelques mois auparavant réussi à séduire des investisseurs occidentaux (même papy Warren Buffet !)pour son introduction en Bourse. Et puis SKS a ridiculisé ces mêmes investisseurs puisque les magouilles autour de l’introduction ont faire perdre une bonne partie de son image à cette organisation. Le moins 30% sur la valeur des actions SKS : c’est vraiment la crise en Andrha Pradesh ? Ce n’est pas plutôt les traces de malversations, d’enrichissement personnel des dirigeants, de mauvaise gouvernance, de promesses de rentabilité qui ne tenaient qu’au prix de la brutalisation des clients ? Bref, les explications univoques de Duflo et ses amis américains sont déplaisantes, pour le moins.

3 - Servet : « Faut il aider une microfinance lucrative ou une microfinance éducative ? » Le Monde du 13 décembre 2010

Jean-Michel Servet et ses amis réagissent devant tant de mauvaise foi. Leur papier du 13 décembre est clairement une réponse à Duflo, qui est citée alors qu’elle ne les citait pas, tout en répondant à leur premier papier. Ils ont la légitimité de chercheurs impliqués sur ces terrains précis, en Inde, depuis une décennie. Rappelons, ce n’est pas une critique, que Duflo débarque : sa fameuse première étude très médiatisée sur Hyderabad date de 2009. Et elle construit la réputation de son labo, le J-PAL au MIT, sur une unique méthode d’étude, les fameuses « évaluations randomisées », auxquelles, à mon avis, elle fait trop dire.

Servet démonte sans peine les approximations de Duflo.

- La « confiance » entre pauvres et IMF ? des blagues ! Les pauvres ont besoin de crédit, et quand on vient leur en offrir, ils prennent car ils en ont besoin, tout simplement. J’y reviendrai.

- Les taux d’intérêt bas ? des blagues. Et les usuriers ne sont pas toujours plus chers. Même moi je le sais, c’est documenté : les IMF trichent, à tel point qu’une organisation, MF Transparency, tente de mettre un peu d’ordre dans le domaine.

- Des « rumeurs de suicides » ? ce sont des suicides bien réels, et bien liés aux méthodes de recouvrement.

- Des "centrales de risque" ? « Celles-ci ne pourront que se révéler largement inefficaces dans le contexte indien de forte présence de prêteurs privés informels » : comment avoir l’info si c’est informel ? et si on n’a pas toute l’info sur l’endettement du client, ça ne sert à rien.

Donc Servet plaide pour une composante éducative : c'est à dire aider les pauvres à gérer et anticiper avant de passer au prêt. Bref, c’est l’origine même de la MF : aider les pauvres à manager leurs propres projets, sans leur faire prendre des risques qu’ils n’anticipent pas.

4 –Les alternatives exigent des partenariats publics-privés lents et délicats à mettre en place. Singer les marchés financiers ne suffit pas à faire de la microfinance

L’objection à Servet est immédiate : c’est coûteux, et qui paiera ? C’est le problème de Servet et de ses amis. Ils plaident pour une MF qui est moins fun, moins sexy (miracle ! les pauvres sont créatifs !) et surtout moins rentable financièrement que celle que tente de promouvoir Duflo. Donc les actionnaires du Nord, séduits par l’équation « profit énorme+ éthique », sont moins nombreux quand on retire le terme « profit énorme » pour le réduire à « profit » !

Ce débat, même mal fichu, est tout de même typique. Duflo s’est rangée clairement du côté de ce que j’appelle le pire de l’influence intellectuelle du CGAP. Pour reprendre cette fameuses citation dont je m’étais servi comme exergue dans un papier, oui, la MF ça peut être rentable. C’est simple, selon Elizabeth Littlefield et Richard Rosenberg, CGAP, 2004 : “Microfinance is sustainable: Dozen of institutions have proved that financial services for poor people can cover their full cost, through adequate interest spreads, relentless focus on efficiency, and aggressive enforcement of repayment”. (« La microfinance est durable: des douzaine d'institutions (IMF) ont prouvé que les services financiers pour les pauvres peuvent couvrir leurs coûts en totalité, à travers des écarts de taux d’intérêt adéquats, une recherche implacable de l'efficacité et l'application agressive de règles de remboursement »).

Et non seulement la MF doit couvrir ses coûts, mais aujourd’hui, elle doit aussi servir des taux d’intérêt (ou des dividendes) énormes à des investisseurs étrangers. On ne rigole plus. Faut que ça crache. On comprend l’ « aggressive enforcement of repayment” de Littlefield : il fait froid dans le dos.

L’une des questions, c’est : est-ce vraiment indispensable d’avoir recours aux marchés financiers, surtout aux marchés qui font appel à des investisseurs étrangers ? je continue à en douter ; et Muhamad Yunus aussi, qui a eu un débat très dur avec Michael Chu en Suisse l’an dernier sur ce point. Il existe plein d’autres solutions, qui sont moins satisfaisantes pour des esprits américains formatés, car ce sont des solutions plus lentes, plus coûteuses, plus modestes comme les SHG et les coopératives.

Mais surtout, le point qui me choque le plus dans les raisonnements de type Duflo-CGAP, c’est le fait que les politiques sont tenus constamment en dehors du jeu. Les politiques, ce sont des incompétents, des démagogues, des corrompus (d’accord : elle ne l’a pas écrit cette fois ci !). Donc même pas la peine de discuter avec eux. Alors que si on cessait une bonne fois de considérer que la MF est « une activité de marché », ce qu’elle n’est pas, cela permettrait d’investir dans les partenariats avec les politiques, au lieu de les mépriser.

Cela permettrait, par exemple, de faire pression pour obtenir une législation favorable à l’épargne locale réinvestie dans la MF ; à des formules auto-centrées d’investissement, avec sécurisation sous la forme de fonds de garantie publics ; d’investir dans des systèmes de formation financés avec des fonds publics, et couplés avec les prêts ; etc etc…

En résume, mon impression est que les intégristes du marché n’ont pas encore compris que la MF doit rester un ensemble de systèmes régionaux. Appuyés, coordonnés, intégrés ; mais locaux et régionaux. Et non pas un nouveau créneau pour des capitaux myopes et baladeurs du Nord.

Et l’implicite que je déteste le plus dans cette pensée américaine est la fausse naïveté qui veut croire que le contrat de prêt est un contrat comme un autre ; donc que, selon la bonne vieille fiction libérale, les parties sont égales. Autrement dit, si un pauvre emprunte et n’a pas la capacité de rembourser, hé bien c’est de sa faute, c’est un idiot : il devait prévoir ! Non : l’argent n’est pas un objet de contrat comme un autre. Un pauvre, qui ne sait ni compter ni prévoir et a le dos au mur, si on agite des billets de banque devant lui, il ne peut que les prendre car il en a désespérément besoin. Sans regarder, sans comprendre les conditions. Dire ensuite qu’il a triché, ça, c’est vraiment répugnant.

lundi 15 novembre 2010

Une partie de la MF indienne est pire que les bons vieux Loans Sharks

Heureusement qu'ils (elles) parviennent à s'exprimer. C'est une tribune de Guérin, Roesh et Servet (3 que j'admire) dans Le Monde.

SKS, c'est pire encore que ce qu'on lit chez les ravis du microcrédit.

jeudi 11 novembre 2010

Le microcrédit indien risque de s'effondrer... Ciel ! L'alarme est donnée par les journalistes de France 24 (qui, à mon avis, se sont fait enfler --en pariant sur leur naïveté, plutôt que sur leur idéologie)

Vous savez pourquoi la microfinance indienne "risque de s'effondrer", selon les brillants journalistes de France 24 ? parce que les clients refusent de rembourser leurs prêts, les salopards ! ! Ah bin dis donc, si on arrive même plus à tondre un oeuf, cher malheureux investisseurs, autant changer de métier !

ET vous savez pas le pire, c'est que les salopards de clients ont des copains haut placés : les gouvernements de plusieurs états indiens ont interdit aux microprêteurs d'aller saccager la vie des pauvres pour les forcer à rembourser. Non mais on croit rêver, là, non ? Tu peux même plus aller casser la figure à tes clients, aller rapter la fille de la famille jusqu'à ce que le père ait remboursé ses dettes ! !

Et même, certains de ces politicards irresponsables conseillent aux clients de ne pas rembourser ! ! ! Bin merde ! Jusqu'à maintenant, nous autres investisseurs, on se faisait du 30% - 50% par an de rendement, et on s'était fait des Golden Bollocks avec l'intro en Bourse de SKS, merci pour les actions à 1 $ vendues en Bourse des centaines de $ ! on comptait bien refaire l'opération Intro avec quelques autres IMF en surchauffe... Et puis toc : le fonds de commerce s'effondre si tu peux plus facturer des prêts à des taux d'intérêt, je te dis que ça ; et si en plus tu ne peux plus forcer tes clients à rembourser ! (Évidemment, certains d'entre eux, quelques centaines récemment, préfèrent se suicider plutôt que de rembourser, m'enfin, ça porte pas sur de grosses masses, et ça fait peur aux autres!)

Non, jvous dis, mon bon monsieur, les pauvres sont plus ce qu'ils étaient. On peut même plus compter sur eux pour faire fortune rapidement.

Pourtant, on avait un discours bien au point : la MF, c'est contra cyclique. La MF, c'est stable (les pauvers, ils sont nombreux !). la MF, en plus, ça te procure des bons sentiments ! ! !

jeudi 4 novembre 2010

Tiens, une voix divergente : besoins de politiques publiques dans la MF, pas besoin d 'investisseur

C'est anecdotique, mais je le retiens au passage : une américaine qui dit qu'on a surtout besoin de politiques publiques dans la MF, afin que les pauvres possèdent leurs propres banques --donc on n'a pas si besoin que ça d'investisseurs extérieurs !

dimanche 17 octobre 2010

Piteuse position de l'ONU

C'est un brave communiqué qui me laisse démonté. "Malgré ses limites"... c'est le moins que l'on puisse dire --et on est loin des trompettes des années 2005 - 2006. Evidemment, on a laissé les renards libres entrer dans le poulailler libres : les renards ou les loups des fonds d'investissement. Voir SKS : tous les jours de nouveaux papiers dans les journaux indiens sur la façon dont cette IMF est devenue en 10 ans "la plus grande du monde". ET que des mauvaises nouvelles. Sur les castagnes internes entre tenants du profit à tout prix, et tenants des services aux pauvres... Sur les coups en douce pour obtenir le silence des copains. Sur les techniques de prets...

Tout ça pour aboutir à une introduction en Bourse qui fait la fortune du groupe fondateur, mais laisse en plan les plus pauvres. Avec des technique de recouvrement qui font froid dans le dos §

jeudi 23 septembre 2010

Microfinance l’activité « a décollé en France en 2009 » - Ah bon vraiment ?

Si vous avez crée une alerte Google sur « microcrédit » ou « microfinance » pour suivre l’actualité, vous avez reçu hier, mercredi, une avalanche d’alertes. Oui, le microcrédit (au choix : la microfinance) « a décollé en France en 2009 ».

Bonne nouvelle ? Nouvelle bizarre : le microcrédit n’a pas attendu l’année 2009 pour décoller en France. Mais l’AFP, l’agence France presse, a titré sa dépêche ainsi, et la plupart des journaux (qui ne sont pas allés à la conférence de presse –et Rue89 non plus) ont repris tranquillement ce titre. Ainsi s’installe l’information.

Mercredi, l'Observatoire de la microfinance présentait son 2e rapport annuel. Comparé à celui de 2008 (il est là : http://www.banque-france.fr/fr/instit/telechar/services/microfinance.pdf ), gros succès : les micro-crédits professionnels, ceux qui financent des créateurs d’entreprise, ont progressé de 38% (à 20.384) et les micro-crédits personnels de 54%, à 5.520. La microfinance, « dans un contexte de crise économique mondiale, (…) a plutôt bien tiré son épingle du jeu », analyse finement notre confrère suisse Le Temps. Mais « les acteurs financiers doivent accroitre leur mobilisation » ajoutent une douzaine de sites, ainsi que « 20 minutes », après Yahoo Actualités. Et surtout après avoir écouté, eux, les arguments de Paul Loridan, de la Banque de France, qui présentait le rapport.

20 000 microcrédits professionnels en 2009 ? bizarre également. S’il s’agit des prêts de l’ensemble des réseaux spécialisés aux créateurs d’entreprises, le nombre est nettement supérieur : de l’ordre de 35 000. S’il ne s’agit que des prêts « à titre onéreux », c'est-à-dire faits avec un taux d’intérêt et garantis par le FCS (le fonds de cohésion sociale géré par la Caisse des dépôts pour le compte de l’Etat), cela réduit singulièrement la définition du microcrédit professionnel.

Le microcrédit en France fait l’objet d’un débat très sérieux qui consiste à savoir qui entre et qui n’entre pas dans la définition, voir http://eco.rue89.com/2010/04/12/en-france-le-microcredit-cest-preter-cher-aux-pauvres-146850

Ce n’est pas juste une querelle de chapelles ou de réseaux, c’est aussi une question philosophique. Le prêt, surtout à des pauvres, doit il être un prêt « à intérêt » pour être qualifié de microcrédit ? Bénéficiant au passage de l’image mondiale, très positive, des réalisations de Muhamad Yunus et de la Grameen Bank… Ou bien d’autres formules de prêts, comme les prêts d’honneur, sans intérêt ni caution, pratiqués en France par France Initiative font-ils partie de la famille ? Le débat n’est pas fini ; mais les média semblent déjà suivre la pente.

lundi 30 août 2010

Sur Compartamos et les taux d'intérêt, une estimation Proparco

Je viens de retrouver par hasard un papier écrit en 2009 par Elodie Parent, une chargée d'affaire de Proparco (c'est une filiale de l'AFD) sur "entre taux d'intérêt et rentabilité, quel équilibre?" : bonne question ! Surtout après la mise en Bourse de SKS en Inde ...

juste une phrase en extrait :

"Ainsi, en 2006, si Compartamos s’était contenté d’un ROE de 15 %, au lieu de 56 %, elle aurait pu baisser de 29% les taux (qui seraient passés de 85 % à 56 %)".

je regrette qu'elle ne cite pas la source et la méthode de ces estimations : ce serait encore plus probant !

(Non que je sois obsédé par Compartamos, mais ça reste tellement suggestif sur l'avenir d'une partie de la MF !)

jeudi 26 août 2010

SKS IPO

Je devrais faire un papier vengeur sur l'intro en bourse de SKS, mais j'ai la flemme, après avoir lu à peu près tout ce qui est paru en anglais...

C'est Compartamos en pire, si j'ai bien compris

vendredi 16 juillet 2010

Les prêts d'honneur de France Initiative et de Réseau Entreprendre

Maintenant que mon papier est paru dans la "presse papier", en l'occurrence la Revue L'expansion Entrepreneuriat (N° daté de Juin 2010), je peux Prets d'honneur de France Initiative et de Réseau Entreprendrele publier ici.

Il s'agit d'un papier travaillé à plusieurs reprises depuis l'automne dernier et terminé en décembre 2009 (c'est lent, la "presse papier" !)

Le sujet qu'on m'avait demandé était à l'origine la situation nouvelle qui se présentait pour les deux réseaux (FI et RE) qui s'interrogeaient tous deux sur la façon spécifique de financer des créations d'entreprises innovantes. A force de discuter avec les uns et les autres, académiques et experts du secteur, je me suis aperçu que le principe même des prêts d'honneur était largement ignoré...

Ce qui me sidère un peu de la part des gens qui s'intéressent à la création d'entreprise, car les deux réseaux font quelques 15 ou 16 000 prêts par an --et financent le gratin des créateurs d'entreprise.

D'ou le paradoxe : ceci complètement en dehors des "règles du marché". D'ou ma comparaison avec les principes de l'Adie. On m'a dit, bien entendu, que j'étais de mauvaise foi avec cette comparaison : pas du tout ! Il n'est pas question pour moi de comparer les cibles : l'Adie finance des personnes en difficulté et pas les deux autres. Ma comparaison cherche à comprendre les ressorts, les origines idéologiques de telles différences.

Voilà. Si vous voulez le lire en papier (avec les 2 ou 3 bêtises qu'un secrétaire de rédaction y a ajouté...), vous pouvez vous procurer ce N° de la revue : mais je vous déconseille de l'acheter : 30 €, c'est indécent. Volez le, c'est plus agréable.

dimanche 4 juillet 2010

Esther Duflo, la critique scientifique et en français par Agnès Labrousse (c'est du lourd !)

Qui custodiet ipsos custodiae ? demandait ma grand-mère en levant les yeux au ciel… dans un domaine proche, qui évaluera les évaluateurs ? C’est la question traitée par Agnès Labrousse, universitaire, dans la toute dernière « Revue de la régulation », N°7, 1er trim 2010, et c’est passionnant. On y est presque, avec la fin de ce papier, premier papier costaud et en français (à ma connaissance) sur Duflo et sa fameuse méthode ; même si Duflo nierait « contrôler » quoi que ce soit : j’y reviens à la fin.

(j’ai déjà parlé de Duflo à de nombreuses reprises sur ce blog : voir ici, sa Leçon, à voir et revoir ici et ici)

Labrousse récapitule les enjeux de son papier vers la fin :

Al 53 – « Des essais cliniques à l’économie du développement, l’expérimentation par assignation aléatoire constitue un « transfert technologique » opportun qui permet de renouveler, par un retour bienvenu de l’empirie et de l’observation, l’économie mainstream du développement mise à mal par l’effondrement du « consensus de Washington ». Ce transfert technologique tel qu’il est « mis en pratiques » par le J-PAL constitue également un transfert de scientificité et de légitimité académique qui ne doit pas occulter que cette technique, comme toutes les autres, relève d’une construction sociale et non de la pure objectivité scientifique ».

C’est vrai qu’il y a un retour, une sorte de recherche du « Terrain » avant tout, maintenant que le fameux consensus a volé en éclats (il était temps). Moins de grandes idées et de grandes théories, plus de trucs pragma, ras des paquerettes et terrain. Très bien, mais ça n'interdit pas de valider avec de la théorie !

Pour ce qui me concerne, il y avait 4 trucs qui me chiffonnaient dans la « méthode Duflo » depuis le début, du moins depuis que je la lis :

1 – nous prendre pour des cachets d’aspirine, ça craint. Ca chiffonne l’égo, bien sur ; et même si Labrousse dit que c’est « bienvenu », il y a un côté mécanique, chosifiant qui me gène. Mais c’est une critique « grand public » qui n’intéresse que peu les scientifiques.

2 – directement lié à ci-dessus, je garde l’idée que l’observation des changements dans un groupe, comparé à un groupe témoin, peut donner des résultats ; mais très limités car on ne sait pas grand-chose des motivations. En gros, l’observation à la Duflo permet de dire : oui, il ya corrélation entre le fait d’avoir introduit de l’argent dans ce groupe et les changements de comportements dans ce groupe : j’observe des faits, des résultats. Mais même si une seule variable a changé (c’est la qualité de la méthode), cela ne dit rien des raisons pour lesquelles il y a eu changement. Notamment, ces changements pouvant être très irrationnels (du pt de vue de l’observateur), on doit s’interdire de les sur-interpréter !

3 – De plus, les changements quand il s’agit de fric, d’argent, de braise peuvent renvoyer à des trucs profonds au sein de la famille : valeurs, cupidité, devoirs, hiérarchie des normes, etc. Et ça, ça change sans doute sur une ou deux générations, mais lentement. Donc une étude comme celle de Hyderabad, citée 1000 fois par Duflo elle même et considérée comme l’exemple même de ce qu’il faut faire, ne devrait pas permettre d’interpréter trop profond : elle observe des changements sur 18 mois, c’est très court !

4 – et enfin, il ya de l’ « effet Hawthorne » dans une telle étude. L’observateur, du seul fait qu’il observe, modifie l’observation. Même s’il est très restreint et sans doute peu analysable, il existe. D’où une difficulté supplémentaire pour interpréter.

D’où mon réel plaisir à lire Labrousse (même s’il faut que je m’y reprenne à 3 fois pour être sur de comprendre ! !) pour lire de l’argumentation scientifique sur le sujet.

Labrousse dit que Duflo n’avance aucune références théorique, alors que par exemple :

« la théorie de la rationalité limitée, subjective, interprétative, procédurale et située, développée bien avant Kahneman par Herbert Simon (1997) est foncièrement absente de la réflexion. Or la contextualisation simonienne de la rationalité permettrait de résoudre une série de problèmes apparents mis en avant dans l’article « Poor but rational » (Duflo, 2003). De plus, Duflo insiste de manière croissante sur l’incertitude qui pèse sur les pauvres, dépassés par la multitude de décisions qu’ils doivent prendre chaque jour, sans déboucher sur une théorisation des processus cognitifs. L’approche de Simon, de même que les théories évolutionnistes de type Nelson et Winter, pourraient éclairer de manière cohérente et systématique nombre de résultats expérimentaux, de mécanismes décisionnels en situation d’incertitude, le rôle des routines et autres processus d’apprentissage etc. En retour, les expérimentations pourraient renouveler ces théories.

« La notion d’incertitude développée par Knight et Keynes n’est pas plus mobilisée… (etc.) »

J’ai lu un peu de Simon et il me semble assez passionnant. Mais je retiens surtout des observations de Labrousse que Duflo ne semble pas intéressée du tout par l’idée de fonder en théorie ses observations. Pourquoi ? pas de temps à perdre ? ou bien une indifférence pour des trucs dont elle ne voit pas l’intérêt ? je n’en sais rien, évidemment, mais c’est dommage…

Je rejoins Labrousse sur la durée et l’effet de durée des expérimentations. Elle renforce l’argument en se servant de l’origine méthodo des études de Duflo, c'est-à-dire le médicament : voir ci-dessous. Le parallélisme est cruel, mais de fait, les effets positifs tels qu’ils sont mesurés peuvent être très provisoires… donc déception sur les impacts de l’étude.

Al 33 – « La question de l’effet de la durée de l’expérimentation sur les résultats des évaluations est importante. En avril 2002, une étude sur les effets post-cliniques des médicaments sur la période 1975-1999, conduite par Karen Lasser (2002) du Cambridge Hospital et de la Harvard Medical School, a été publiée dans le Journal of the American Medical Association (JAMA). Cette étude concluait que pour un médicament sur quatre des effets indésirables non détectés par les essais cliniques apparaissaient après l’autorisation de mise sur le marché (AMM). Certaines maladies comme le cancer ne se développant que longtemps après l’intervention des facteurs qui les favorisent et les études post-cliniques étant rares, il est possible que des effets secondaires sévères à long terme soient sous-évalués. Or le développement, comme nous le rappelait déjà François Perroux (1961), s’inscrit également dans la durée. Une expérimentation récente sur le microcrédit illustre la sensibilité des résultats à la durée de l’observation : « dans un premier temps, le taux de non-remboursement n’était pas plus élevé dans les groupes à réunion mensuelle que dans les groupes à réunion hebdomadaire, ce qui nous avait conduit à conclure que le rythme hebdomadaire n’était pas indispensable à la discipline du remboursement. Mais un an plus tard, lors du deuxième cycle, on a vu apparaître une différence : les groupes hebdomadaires ont un meilleur taux de remboursement. L’explication la plus plausible réside dans le capital social » (Duflo, 2010b, p. 43). Cette sensibilité à la durée de l’expérimentation est d’autant plus cruciale que l’on est face à des acteurs qui apprennent, interagissent et évoluent, de même que le cadre institutionnel des activités économiques. Autre exemple, dans le cadre d’une expérimentation par assignation aléatoire, il est fourni à des fermiers kenyans des informations, des prêts et des services de commercialisation afin qu’ils développent des cultures rentables destinées à l’exportation (Ashraf, Giné & Karlan, 2008). D’abord couronnée de succès, cette initiative finit par péricliter. Un an après l’arrêt de l’étude, l’exportateur cesse d’acheter les récoltes car elles ne satisfont pas aux normes européennes. Les fermiers n’ont pas pu alors rembourser leurs prêts. Cette expérimentation éclaire de manière très intéressante les contraintes à l’export des fermiers africains et montre également l’érosion dans le temps de certains résultats expérimentaux. Or, en raison des coûts des expérimentations, celles-ci sont souvent conduites sur une durée limitée »

Ce ne serait pas grave s’il ne s’agissait que de science : après tout le scientifique n’est pas responsable de la façon dont on utilise ses résultats. Sauf si ses résultats sont utilisés par, par exemple, des politiques pour en tirer des règles nouvelles conformes à ces résultats, alors qu’ils ne se maintiennent pas dans la durée.

Après avoir montré de « petits arrangements » avec la rigueur des méthodes (Labrousse cite des études cliniques en exemple, mais ne critique pas pour autant Duflo, sauf bricolages d’échantillons à la marge), l’autre risque est que l’expérimentation scientifique acquière des enjeux de politique : en gros, si l’aval à la Duflo devient un prérequis pour la mise en place de politiques, il est évident que les études vont subir des pressions pour obtenir des résultats. Et l’influence de lobbies locaux sera plus que probable. Labrousse renvoie, analogie, aux critiques sévères des expérimentations sur le RSA (dont j’avais parlé, avec la dure engueulade entre Gadrey, le vrai scientifique, et les autres…)

Al 37 – « Le cas de l’expérimentation aléatoire sur le Revenu de Solidarité active (RSA) en France, étudié par Gomel et Serverin (2009), le montre bien. Bien qu’aboutissant à des résultats finaux bien moins significatifs que les résultats intermédiaires mis en avant par les promoteurs du projet, l’évaluation a restreint et focalisé les débats politiques sur un « syllogisme tronqué » et a paré le projet de loi « des habits de la science ». Du fait « de sa position à l’intersection du monde politique et de la recherche » (Duflo, 2010b, p. 18), cet outil de preuve est également, nous allons le voir, un outil de gouvernement des populations… »

La, c’est une critique cruelle si elle est fondée. Si Duflo à partir de résultats fragiles acquiert une autorité telle que des gouvernements locaux en concluent « c’est comme ça qu’il faut faire » (et vous n’aurez pas de fric si vous ne faites pas comme ça), sa position de scientifique devient discutable… Trop d’influence peut nuire à la rigueur. Comme j’ai entendu dire que son organisation fait des formations pour les élus à Mumbay actuellement, j’espère qu’elle ne se laisse pas piéger dans un truc pareil !

(PS : "Qui custodiet ipsos custodiae ?" : ce n'est évidemment pas de ma grand mère, c'est de Juvenal : who watch the watchdogs ? qui contrôlera les contrôleurs ? qui surveillera les surveillants ? etc.... j'adore cette formule, qui est le tout début de la bureaucratie !)

La référence complète de l’article de Labrousse est ici : Agnès Labrousse, « Nouvelle économie du développement et essais cliniques randomisés : une mise en perspective d’un outil de preuve et de gouvernement », al 26 - Revue de la régulation En ligne, n°7 | 1er semestre 2010, mis en ligne le 03 juin 2010, Consulté le 27 juin 2010. URL : http://regulation.revues.org/index7818.html

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