« La difficulté d’abolir les usuriers étant à peu près la même que celle d’empêcher les gens qui ont besoin d’eau d’y avoir recours
Par Benoit Granger le dimanche 28 décembre 2008, 10:06 - 10 - Vrac - Lien permanent
« La difficulté d’abolir les usuriers étant à peu près la même que celle d’empêcher les gens qui ont besoin d’eau d’y avoir recours, on a considéré qu’une tolérance conditionnelle était le seul et le meilleur parti qu’il y eut à prendre ». C’est dans le magnifique livre de Laurence Fontaine, « L’économie morale – pauvreté crédit et confiance dans l’Europe préindustrielle », p 128.
C’est une citation d’un mémoire composé en 1770 par ordre de Sartine à la demande de Marie-Thérèse. Et l’actualité de la question est énorme. Même si le mont de piété, devenu Crédit municipal, a ralenti la mise en gage des biens par les pauvres... A l’époque, la motivation principale des réformateurs pour contrôler l’activité de prêteurs est d’une part le taux d’intérêt, très élevé ; d’autre part, le vol des gages (on vient mettre en gage une nippe, un objet, que finalement le vendeur vendra : donc impossible de le récupérer).
Mais la question des taux d’intérêt n’est pas si simple. Même Turgot, également cité par Laurence Fontaine, défendra les petits prêteurs de rue dans son « Mémoire sur les prêts d’argent ». Il décrit parfaitement ce « prêt à la petite semaine » aux taux d’intérêt énormes. Cependant « les emprunteurs ne se plaignent pas des conditions de ce prêt sans lequel ils ne pourraient faire un commerce qui les fait vivre, et les prêteurs ne s’enrichissent pas beaucoup parce que cet intérêt exorbitant n’est guère que la compensation du risque que court le capital ».
Argument pragmatique, hors de toute moralisation ; et qui reste insuffisant s’il y a trop d’abus. Curieux : les philanthropes seront contre l’usure avec constance ; mais parmi eux, les seuls qui sont conséquents ont crée les Monts de piété. Les autres se sont contentés de critiquer au nom de la morale et de l’ « injustice » que subissaient les pauvres... pas très efficace !
Pour éviter le gage, Laurence Fontaine cite également le discours du prêteur (page 134) aux femmes des marchés (« poissardes revendeuses et pauvres fruitières »...) : soyez solidaires entre vous et jurez sur le christ que vous me rendrez, etc... Donc la caution (morale) remplace le gage et la transaction devient plus rentable pour tout le monde !
Bref, Yunus n’a rien inventé ! Plaisanteries mises à part, je dois dire que Yunus m’a souvent agacé par cette fausse naïveté avec laquelle il raconte les débuts de la Grameen. « J’ai leur ai prêté 2 dollars et me suis aperçu qu’elles remboursaient »... je "me suis aperçu" ? ? comme si les pauvres pouvaient faire autrement ! Par définition, ils remboursent puisqu’ils savent que sinon, eux qui n’ont presque rien, ils n’auront plus accès à rien du tout.
Mais surtout Yunus était à l’époque un universitaire brillant : il connaissait tout de même un petit peu d’histoire économique. Les activités financières des pauvres, c’est un truc de toute éternité. Les pauvres sont doués pour trouver des solutions de la vie quotidienne à leurs problèmes quotidiens : c'est ce qui leur permet de survivre. Donc même s’il a su donner une dimension nouvelle, très industrielle, à cette technique de prêts aux cercles de caution, ces principes étaient pratiqués, logiquement, ailleurs en fonction des besoins.