La transparence des prix de la microfinance facturés aux clients : "Why we need transparency pricing in Microfinance?", demande Chuck Waterfield
Par Benoit Granger le dimanche 15 mars 2009, 16:24 - 3 - Performances de la Microfinance - Lien permanent
C'est le titre d'un remarquable Slideshow par Chuck Waterfield, l'instigateur et le responsable de MF Transparency. Il date de Novembre dernier, mais je le découvre aujourd'hui et on peut le voir ici, mais pas le télécharger.
C'est remarquable parce que très pédagogique sur la formation des prix, c'est à dire des taux d'intérêt, dans les IMF.
On se rappelle que MF transparency était né d'une initiative commune, avec en tête Chuck Waterfield et Muhamad Yunus après le scandale Compartamos. Plus que l'introduction en Bourse de l'IMF, semble-t-il, ce qui avait scandalisé les deux hommes était, d’une part, le fait que les prix des prêts de Compartamos étaient scandaleusement élevés ; et d’autre part qu’en plus ils mentaient dans leurs pubs, puisque les taux affichés (un prête à 3% par mois) ne correspondaient pas aux prix réels des prêts (un taus annuel réel de 105%).
Donc des prix trop élevés et en plus des mensonges : il n’en fallait pas plus pour que l’américain vertueux et le leader d’une microfinance centrée sur les pauvres prennent l’initiative de créer MF Transparency, en proposant à tous les leaders du métier de s’y retrouver et de prendre des engagements.
D’où les slides en question. Elles montrent à la fois les pièges dans les règles de fixation de prix et leurs présentations, et les raisons pour lesquelles tout le monde a besoin de plus de transparence dans les prix de la MF.
Cela dit, le raisonnement reste très court car enfermé dans l’hypothèse de base de Waterfield.
Il dit :
“non-transparent pricing creates a serious market imperfection, generating the potential for high profits from lending to the poors So : “pricing transparency is essential to well-functioning markets, promoting efficiency, healthy competition and better prices for millions of poor people” Because: “informed decisions and fair competition require a market price !"
Grace à la base de données qu’il utilise, il prouve que le prix des prêts dépend étroitement de leurs montants. On sait que le « coût de production » d’un prêt de 500€ est à peu près le même que celui d’un prêt de 5000€ : donc l’impact de l’un et de l’autre facturés au client, évidemment renchérit le petit prêt (c’est aussi une des raisons pour lesquelles les grandes IMF montent en gamme). C’est une bonne chose d’en avoir la preuve sur des échantillons costauds.
Mais la faiblesse de son raisonnement est qu’il s’arrête là. Pour Waterfield, que, encore une fois, j’admire pour être l’un des plus sérieux experts en MF, il suffirait de transparence sur les prix pour que le marché fonctionne mieux –au profit des pauvres, s’entend !
Cela me semble insuffisant, tant que l’on reste sur l’hypothèse de base : « a serious market imperfection ».
Ma critique en 3 points :
1 – les « marchés ». D’abord les références constantes à ces « imperfections » finissent par m’exaspérer. Elles fonctionnent comme si cela constituait la seule référence du raisonnement. En implicite, ces références signifient : si le marché fonctionnait mieux, si on s’approchait encore un peu plus de cette « perfection », tout irait pour le mieux...
Or l’imperfection fait partie intégrante de la théorie des marchés. C’est même leur définition : par nature, tous les marchés sont imparfaits ; et d’ailleurs heureusement, puisque la théorie montre également que s’ils étaient parfaits, ils ne fonctionneraient pas du tout. C’est contre-intuitif pour les adeptes, mais c’est établi ; laissons tomber la théorie !
2 – La MF étant hors marché, pourquoi faudrait il à tout prix que l’on s’approche des marchés ?
La définition même de la MF est d’être hors marché : la meilleure preuve étant que les pauvres n’étaient pas servis par le marché, puisque les IMF se sont créées précisément pour répondre à cette « imperfection », ou à ce « trou » du marché.
Donc n’adopter comme norme que celle qui consiste à prendre « le marché » comme unique modèle, c’est faire le jeu de ceux qui y trouveront un intérêt ! L’intérêt de ceux qui ont des capitaux pour lesquels ils cherchent des emplois rentables est visible aujourd’hui !...
Il y a (ou il y a eu) au moins trois autres modèles. Il y a celui d’une MF qui s’appuie sur la générosité des Charities : ce sont les années 60 – 80 de la MF créée par des ONG à but non lucratif. Il y a des activités financières appuyées constamment par l’État, quand ce dernier décide qu’il faut financer des trucs sur des critères politiques : ce fut la longue histoire du Crédit agricole en France, par exemple. Il y a enfin le modèle coopératif, dont les représentants en Europe continentale ne sont pas négligeables (même si les puristes estiment qu’ils ont un peu trahi la cause des pauvres en s'embourgeoisant !)
L’État ! voilà l’épouvantail intellectuel essentiel qui interdit à des américains, même bien intentionnés, de penser ces hypothèses. Juste au moment ou l’État, précisément, est en train de se faire avoir en socialisant les pertes abyssales de la Banque, après que celle-ci ait enrichi ses actionnaires et ses patrons !
3 – Les prix résultent d’un rapport de forces, plus que des miracles des marchés.
Dans un itw à Street.com, W dit d’ailleurs, à propos des taux : "It's not a market rate," Waterfield says, "it's what-a-market-can-bear rate." Ce que les clients peuvent supporter. Ce qui veut dire que les prix sont poussés au maximum, jusqu’à ce que ça craque et qu’on ait des manifs violentes de clients, comme au Nicaragua l’été dernier.
C’est bien dire que l’idéal de “compétition loyale”, de concurrence saine, etc, n’est pas efficace. Pour beaucoup de raisons, la concurrence ne marche pas dans ce secteur ; donc la formation des prix ne dépendra pas de « prix du marché », qui eux-mêmes résulteraient de cette concurrence, mais des rapports de force que les clients parviennent, ou non, a installer dans leurs relations avec leurs prêteurs.
Si chaque client reste isolé, aucune chance. Si le mouvement est lent et collectif, il peut déboucher soit sur des prix mieux contrôlés, soit même sur une nouvelle génération de Coops : dans lesquels les prix peuvent être élevés, mais les profits sont retournés aux propriétaires, c'est à dire les emprunteurs.