Pourquoi les pauvres ont-ils des comportements aberrants ?
Par Benoit Granger le mercredi 11 novembre 2009, 21:34 - 10 - Vrac - Lien permanent
Je sors d’une séance de ce séminaire à l’ENS, rue d'Ulm, que je suis depuis 3 ans sur les «histoires de crédit ». Aujourd’hui une sociologue nous décrivait une partie de sa thèse sur le crédit conso. Les pauvres « se font avoir » : les faits, les chiffres sont la. Pour financer leurs vacances ou une fin de mois difficile, les pauvres prennent du revolving à 20% et les riches (disons les petits bourges) se débrouillent avec leur banque à 6 ou 9%. Les pauvres se font avoir. Les pauvres ont des comportements aberrants, ou du moins irrationnels !
(qui s'expliqnent en fait par la volonté d'une impersonnalisation : je ne veux pas être jugé par le teneur de compte de ma manque, qui sait que je suis pauvre)
Coïncidence : je tombe 2 heures plus tard sur ce commentaire par Isabelle Guérin du livre qui fait grand bruit : Collins Daryl, Jonathan Morduch, Stuart Rutherford, Orlanda Ruthven Porfolios of the Poor. How the World’s Poor Live on $2 a Day (2009)., Princeton: Princeton University Press. – que j’ai évidemment la flemme de lire en anglais !
Isabelle termine par :
Le livre est aussi un vibrant plaidoyer pour le micro-crédit à la consommation. Convaincre les praticiens de la microfinance, et leurs bailleurs de fonds, que le microcrédit est souvent détourné d’usages « productifs » est tout à fait louable. Prétendre que les pauvres ont besoin d'emprunter pour les besoins sociaux est également parfaitement légitime. Mais ne faut-il pas simultanément tenir compte des risques du crédit à la consommation et mener une réflexion et un débat de fond sur ce que cela signifie en termes de politique et de choix de société ? Et ne faut-il pas en repenser les conditions, notamment en termes de coût ? S'il n'y a pas d'augmentation des revenus et aucun mécanisme de redistribution, la dette entraîne nécessairement la paupérisation. C'est un effet mécanique très simple, à moins qu'elle soit exempte de frais, mais ce n'est pas le cas de la microfinance. Les risques sont d’autant plus prononcés dans la mesure où le désir de consommer est très probablement croissant parmi les pauvres.
Oui, et pas seulement au Sud. Je suis sidéré, dans les histoires de crédit que l’on a de la part de sociologues, économistes, etc, de la pression qu’exercent les besoins et les désirs de conso, de dépenses. Et les prêteurs spécialisés (prêteurs conso) nous expliquent gentiment qu’ils n’exercent aucune pression vis-à-vis des clients. Bin voyons. Juste en leur disant « vous avez une réserve d’argent, qu’attendez vous pour l’utiliser ? » : c’est pas une pression ça ? Le revolving correspond « à un besoin » plaidait le responsable de l’organisation professionnelle il y a qqs jours dans Le Monde. Bin oui, à un besoin. Mais surtout un besoin d‘impersonnalisation de la relation. Les pauvres ont des comportements aberrants parce qu’ils ont une marge de manœuvre très limitée ; et parce que les trésors de talent des offreurs réussissent à leur maquiller les risques de leurs actes. Égalité contractuelle ? Tu parles ! il faut vraiment être soit très hypocrite, soit très ignorant pour continuer à plaider cette fiction !
Autre partie de la séance à l'ENS : un long récit des relations commerciales entre un anglais catholique établi à Anvers, qui faisait commerce de diamants et de textiles avec des juifs anglais de Londres, des huguenots réfugiés au Portugal, des protestants d'Amsterdam, et les uns et les autres se canardaient de temps à autres avec des Ashkenazim d'Europe centrale, le tout entre 1700 et 1752, date ou John Damer meurt... J'adore ! le tout raconté par un historien belge néerlandophone d'une vois lente et douce, recto tono, même quand il nous racontait les mésaventures des courriers, de la confiance et des crédits et du contrôle sans le dire, des uns et des autres, les uns sur les autres... Il exploite 800 lettres sur un fonds de 15 000, et raconte vraiment très bien.
J'adore ces séances à Normale Sup, ou j'ai l'impression de voguer loin de mon quotidien, de voir vivre la vie de gens intéressants, actifs, entreprenants, et qui ont laissé de faibles traces de leurs vies sur cette terre, que l'on se raconte longtemps après pour tenter d'y trouver un sens ! ...
loin et tellement proches. L'envie, la méfiance, mais aussi la confiance, l'altruisme, l'hommage des égaux, que de sentiments qui démentent l'hypothèse même de l' "homo oeconomicus", le supposé champion de l'égoïsme et de la rationnalité ! Quelle ramassis de stupidités, resassées depuis ce malheureux Adam Smith, qui n'en disait pas tant ! ...
Commentaires
Note : Dans l'Oeuvre au noir, de Yourcenar, les aventures philophiques de Zénon, fils de marchand flamand, sont situées au sein d'une passionnante description de ces rapports commerciaux et de leur composante psychologique, politique, etc..., lettres de créance, usure et finances au XVIè s dans le St Empire.
Oui c'est bien les séances à l'ENS... toujours intellectuellement vivifiant, stimulant.