L'Adie réagit à mon papier sur Rue 89, concernant la définition du microcrédit en France. Un débat passionnant, à mon avis (+ MàJ du 20 04 10)
Par Benoit Granger le lundi 19 avril 2010, 10:29 - 1 3 - Microfinance en France - Lien permanent
J'avais fait la semaine dernière un petit papier sur Rue 89, au titre légèrement agressif, mais qui ne traitait que d'un point d'actualité : la définition en cours du microcrédit : "En France, le microcrédit, c'est prêter cher aux pauvres ?". Bon, d'accord, on peut lire ça, me dit-on, comme une attaque contre l'Adie, mais ce n'est pas le cas. Le débat porte plutôt sur la façon de "compter" les microcrédits. Donc va-t-on y inclure des prêts de type France Initiative, prêts d'honneur sans intérêts, ou va-t-on restreindre le microcrédit à des "prêts à titre onéreux" ? En fait, derrière cette question comptable, c'est toute une conception de la microfinance et de la nature de l'acte "prêter", de la conception que l'on a de "l'entrepreneur" qui se profile, et de la conception que l'on se fait du rôle des pouvoirs publics dans ce domaine (Rappel immodeste : je travaille à long terme sur ces questions, ; je participe à des recherches académiques; donc le débat ci dessous n'est pas un débat entre ignorants ! :-)
C'est pourquoi je reproduis ci dessous le "droit de réponse" que l'Adie a fait publier sur Rue 89, en l'entrelardant de mes commentaires. (C'est tout de même curieux qu'une bonne partie de la communication de l'Adie consiste à "se défendre" contre des attaques supposées ! Alors que je n'attaque personne ! !)
paru sur Rue 89 le 14 Avril dernier :
"Nous avons reçu la réponse suivante de l'Adie: Mercredi 14 avril 2010 En tant que premier opérateur de microcrédit en France, l’Adie souhaite répondre à l'article de Benoît Granger publié le 12 avril dans Eco 89. Thierry Racaud, Directeur des Etudes et Plaidoyer de l’Adie.
"1.Le microcrédit, tel qu’il fonctionne dans le monde entier est un crédit avec taux d’intérêt. Comment pourrait-on, autrement « Bâtir un secteur financier ouvert à tous » suivant le slogan de l’année internationale du microcrédit ?
Cher Thierry Racaud, on démarre mal le débat. Pour moi, hélas, on n’est pas en train de « Bâtir un secteur financier ouvert à tous » partout dans le monde ! Et de loin ! Mais pour en venir rapidement à vos arguments concernant la France aujourd’hui, je renvoie ma réponse sur ce point à la fin de ce commentaire.
"Cette définition a été validée par le G8 réuni à Sea Island (Etats-Unis) en 2004, elle figure dans tous les documents du CGAP (Consultative Group to Assist the Poor) et elle est appliquée par toutes les IMFs du monde (Institutions de Microfinance).
Je pense, vous avez raison, que le CGAP (qui s’appelait à l’époque « to assist the poorest » non pas « the poor » !) a beaucoup contribué à cette définition univoque. Tout le discours du CGAP dans les années 90 a été : les institutions de microfinance doivent devenir indépendantes ; donc facturer cher les prêts et refuser les subventions publiques. Nous sommes d’accord : c’est bien cette définition à laquelle vous vous référez, et c’est celle que je conteste ! C’était bien une position que j’appelle idéologique : pas question d’envisager des partenariats entre le secteur public et le secteur privé. Le microcrédit, c’est une activité qui relève des lois du marché ; donc tout au privé ! Or si c’était une activité relevant du marché, rentable, pourquoi les banques ne s’y étaient pas intéressé avant ?
"Elle correspond aussi à la définition adoptée par la Commission européenne qui, ayant prévu un plafond de prêt très haut - 25 000 euros - divise la clientèle du microcrédit en deux segments : l’un bancable (ayant accès au crédit bancaire), l’autre pas.
Vous ne répondez pas sur la question de l’intérêt ! La Commission européenne (qui d’ailleurs n’a aucune légitimité particulière pour donner une définition) en 2003 puis 2007, avait prudemment évité de définir le microcrédit comme étant « à titre onéreux » ! Ceci malgré l’insistance de Maria Nowak, qui avait largement inspiré ce texte !
"Il est donc normal que l’IGF ait adopté cette définition, par référence non pas à l’Adie, mais à la norme européenne et internationale.
Je n’écris pas « par référence » à l’Adie, j’écris que le rapport de l’IGF a été « très influencé » par les conceptions de l’Adie. Regardez vous-même les annexes du rapport : France initiative : 5 personnes rencontrées par les inspecteurs ; France Active : 4 personnes rencontrées ; Adie : 17 personnes rencontrées ! !
Sur le fond : non, il n’est pas normal que l’IGF ait adopté cette définition ; du moins à mon avis. Si vous acceptez mon analyse qui consiste à dire que « facturer des intérêts » est une posture idéologique (voir mon papier), l’IGF a adopté une définition idéologique ! Et je dois vous dire en plus que ça me choque beaucoup de la part de fonctionnaire qui sont supposés garder une certains distance et rendre compte à leur ministre de la réalité telle qu’elle est –non d’induire les positions qu’il prendra !
"2.Le groupe présidé par Pierre Valentin Directeur Général Délégué du Crédit Coopératif avait été constitué par le Conseil National de l’Information Statistique et la Banque de France, depuis plusieurs mois. Il avait pour but de faire entrer la microfinance bancaire et non bancaire dans la statistique publique afin de pouvoir suivre l’évolution du secteur, ce qui supposait dans un premier temps de clarifier les définitions
Sur un point formel, vous avez raison : je n’aurais pas dû écrire qu’il s’agissait d’ « aboutir à une définition juridique » : c’était plutôt pour définir un périmètre. Voilà ce que l’on mettra dans la définition du microcrédit dans les stats ; voilà ce qu’on n’y mettra pas. Mais le diable étant dans les détails, on peut supposer qu’une fois l’habitude prise, le droit entérinera paresseusement le fait. Donc que la loi se contentera de confirmer que le microcrédit, ce sont des prêts « à titre onéreux ». Or c’est le cœur du débat !
"3.S’il a paru préférable de limiter le microcrédit aux prêts comportant un intérêt, c’est pour ne pas mélanger des services financiers différents et compter deux fois les mêmes projets. En effet, le prêt d’honneur, reconnu par les banques comme faisant partie des fonds propres, permet de lever un microcrédit bancaire.
Pardonnez moi, mais c’est patouilleux comme raisonnement ! ? Pour les créateurs d’entreprise, l’important c’est d’obtenir un prêt. Et de l’obtenir d’une part en bénéficiant de conseils, d’avis, d’appuis compétents ; et d’autre part, que ces appuis en question lui facilitent l’accès à d’autres financements : des banques traditionnelles de préférence. Les deux sont indissociables. Le reste, ce sont des arguties de juristes ou de fonctionnaires : même l’intérêt devient secondaire dans ce cadre ! (j’y reviendrai). L’essentiel, c’est de préserver ce rapport humain et complexe.
Pour le reste, la majorité des clients de l’Adie n’ont pas de « fonds propres » au sens juridique du terme, puisqu’ils ne créent pas une société de capitaux. Pour les créateurs de type France Initiative, ils décident d’ajouter le prêt aux fonds propres (au aux « quasi fonds propres ») de la société qu’ils créent : et alors ! ? dans les deux cas, il s’agit de crédibiliser le projet, d’augmenter ses fonds (propres ou pas propres…), et de valider, grâce aux conseils, ses perspectives. Point final ! L’effet de levier sur l’emprunt bancaire parait supérieur dans le cas de France Initiative que dans le cas de l’Adie : c’est lié au fait que les projets sont plus importants, mais aussi que les banquiers sont plus souvent associés aux décisions de FI qu’aux décisions de l’Adie : j’ai des travaux personnels sur ce point qui sont probants.
"4.Le fait d’appeler le prêt d’honneur « microfonds propres » et de le faire entrer sous ce nom dans les statistiques n’enlève rien à la valeur du produit. L’Adie en fait aussi, en complément de ses microcrédits.
L’Adie fait des prêts d’honneur avec des fonds publics, en complément de ses crédits solidaires, et sur sollicitation de la Caisse des dépôts : oui, et alors ? c’est une façon de démentir vos principes ? là, je ne vois pas l’argument !
"5.Au-delà du problème de définition statistique du microcrédit, on peut bien sûr, avoir des conceptions différentes d’aide à la création d’entreprise. L’Adie se préoccupe non seulement de la pérennité de son action, mais aussi de son impact social et de la protection de ses clients. Les taux sont fixés en consultation avec les emprunteurs et l’octroi des prêts tient compte à la fois de la rentabilité du projet financé et de l’endettement du client. S’agissant des petits prêts, de courte durée, ce qui compte pour les emprunteurs c’est le montant de l’échéance, qui ne dépasse pas, en moyenne, 150 euros. A côté du microcrédit, le client de l’Adie peut bénéficier de microfonds propres sous forme de prime régionale ou de prêt d’honneur ainsi que des services d’accompagnement (formation, conseil, coaching), qui sont gratuits. Il peut aussi contracter une micro-assurance à un tarif très avantageux. Le coût total de cet ensemble de services est très faible.
La, il me semble que vous prenez un ton un peu « donneur de leçon ». Je connais ce discours. Mais, un exemple, les taux des prêts de l’Adie « sont fixés en consultation avec les emprunteurs » : alors la, non ! faut pas exagérer ! que vous ayez des taux différents en fonction des risques perçus, je veux bien : c’est d’ailleurs une pratique dominante dans l’univers de la microfinance… mais affirmer ça, je vous trouve un peu gonflé ! (MàJ : il semble que je m'emporte un peu sur ce point : effectivement l'Adie consulte ses clients avant de changer ses taux)
" Au total, l’Adie est au service des créateurs d’entreprise qui ne sont pas pris en compte par les autres réseaux et qui n’ont pas accès direct au microcrédit bancaire. Un chômeur cadre avec 50 000 euros d’indemnité de départ, n’est pas dans la même situation qu’un chômeur peu qualifié, sans ressources propres.
Allez, décidons que l’on évite les caricatures faciles ! Le « cadre qui part avec 50 000 € d’indemnité », il n’y en a pas beaucoup, ni à l’Adie, ni à France Initiative. Mais si vous voulez dire par là que le microcrédit ne s’applique qu’aux pauvres en France, et que les emprunteurs de France Initiative ne sont pas assez pauvres, on va, à nouveau, ne pas être d’accord ! Ce qui entre ou n’entre pas dans la définition de la microfinance, c’est relatif à chaque pays et chaque époque. Le critère « je ne trouve pas de financier du marché pour me faire confiance et pour financer mon projet » me parait un bon et basique critère. Il reflète à la fois la situation de personnes pauvres et exclues, et qui n’ont accès à rien ; et la situation de personnes intégrées socialement, mais qui n’inspirent pas assez confiance aux banques pour qu’elles financent des projets ; y compris des projets ambitieux !
C’est, me semble-t-il, l’équivalent de la microfinance au Sud (puisque vous démarriez par là), puisque le terme « microcrédit » reste utilisé autant pour le financement de petits commerçants ou artisans dans les Andes (un prêt de 500 $ sur 6 mois) que le micro-micro financement du cireur de chaussures à Mumbai (un prêt de 5$ pour… la journée !), et même un prêt de 2000 $ sur un an dans certaines « banques » de microcrédit sur un an. Un écarte de 5$ à 2000 $ : c’est pire qu’en France, vous ne trouvez pas ?. Hé bien, en France, pays développé et riche, cela me semble logique d’utiliser le même terme pour les projets de type Adie et les projets de type France Initiative : écart : de 2 500 à 7 800€, nettement plus faible non ?. Mais vous avez parfaitement le droit de contester mon analyse pragmatique, bien sûr ! Cela risque d’accentuer encore l’aspect « une règle taillée sur mesure pour l’Adie », mais pourquoi pas ?
"La réussite de ses clients prouve que l’Adie leur apporte les services dont ils ont besoin à un coût compatible avec leur situation. Il est normal qu’elle cherche à pérenniser et étendre son action en couvrant progressivement les coûts du crédit, ceux liés à l’accompagnement restant forcément subventionnés.
Voilà. Nous sommes enfin au cœur du débat. Il ya 2 ou 3 façons d’aboutir aux objectifs que vous décrivez. Et tout ce que je dis, c’est que l’Adie a décidé, a choisi (personne ne le lui a imposé) une façon ; une seule et unique façon. Et je suis loin de le lui reprocher (je n’ai aucun reproche à faire à qui que ce soit !).
L’Adie décide : on va comprimer les coûts de production, on va externaliser les coûts liés à l’accompagnement, on va monter les taux d’intérêt et de cette façon un de ces jours, on va couvrir les coûts de production + les impayés par les intérêts payés par les clients. Point final : c’est ça le modèle Adie. Je l’ai entendu exposer 100 fois depuis 20 ans.
Laissons tomber les coûts d’accompagnement : c’est un succès légitime, par encore tout à fait avéré, pour les réseaux de microcrédit en France (Adie + FI). Faire enfin prendre en compte, par le financement public et privé de la formation professionnelle, les conseils, les heures passées, donc la formation des porteurs de projet : c’était un minimum –surtout quand on voit certaines formations de salariés ou de chômeurs complètement tocardes qui sont abondamment financées ! Donc tant mieux ! Et c’est autant de temps passé par les prêteurs sur les dossiers des emprunteurs qui ne sont plus à leur charge.
Passons aux coûts directs de production, c'est-à-dire instruction + décision de prêt + suivi financier du créateur. En gros, le coût estimé évolue selon les cas entre 1 200 et 2 000 € par projet financé. Si ces chiffres sont les bons, l’intérêt en couvre une partie dérisoire. Prenons un prêt de 3000 € à 10% sur 2 ans :sans entrer dans les détails, au total, les échéances sont en effet de 130€ par mois à la louche, et les intérêts payés au prêteur sont de 322€ (à 15%, le préteur encaisse 495 €) : on est loin du compte. Pour vous paraitre paradoxal, je souhaite que l'Adie ne couvre jamais les 1200€ de coûts par les intérêts des prêts ! C’est moins vrai pour un prêt France initiative : pour un prêt de 7000€ à 3 ans et à 10% le prêteur récupérerait 1131€.
(MàJ 20 04 : un blog, c'est une conversation. Donc j'ai conversé avec plusieurs personnes depuis la parution de ce papier, qui me disent que je fais erreur sur les chiffres. Les miens sont soit trop vieux, soit pas assez définis entre ce qui relève des stricts "couts de production du prêteur" (de l'odred e 600 € aujourd'hui?), et ce qui entre dans l'ensemble plus flou des coûts d'accueil + accompagnement, que l'Adie a réussi, pour une bonne part, à externaliser. C'est important, car l'objectif de couvrir les coûts parait un peu plus à portée de main. MAis ma question c'est plutôt : est-ce souhaitable ? En tous cas c'est conforme à la logique d'ensemble de l'Adie)
Mais l’important est que dans les deux cas, on a besoin d’argent « sans retour » : quel que soient leurs statuts et leurs stratégie, les deux prêteurs ont absolument besoin d’apports extérieurs qu’ils ne rembourseront pas. Tout simplement parce que ces prêts ne sont pas rentables. Et pour moi, c’est d’ailleurs précisément ce qui fait leur qualité ! prêter aux pauvres, ce n’est rentable que si vous vous foutez complètement de ce qui leur arrive : dans ce cas, vous leur prêtez 100 €, 200€, 2000€ en 20 secondes, et le tour est joué –si vous voyez à qui je fais allusion. Mais dans notre débat, on est dans le financement de projets professionnels, pas dans l’achat de bricoles pour lesquelles on vous reprocherait presque de ne pas utiliser cette merveilleuse « réserve d’argent qui vous attend » !
Alors que financer des projets c’est de façon immémoriale parler avec les gens. Donc c’est prendre du temps, c’est coûteux. Encore une fois, si financer les projets des pauvres était une activité rentable, ça se saurait ! des banques se seraient jetées sur cette « niche » !
Donc quand vous écrivez qu’il « est normal qu’elle (l’Adie) cherche à pérenniser et étendre son action en couvrant progressivement les coûts du crédit », c’est un raccourci abusif. Il est normal pour les plate formes de France Initiative d’avoir les mêmes objectifs que ceux que vous avancez, mais avec des moyens différents. Les plate formes en question vont, chaque année, solliciter des apporteurs de fonds (publics et privés, mais surtout publics !) à la fois pour couvrir leurs coûts de production et alimenter leurs fonds de prêts. ET ça dure depuis 25 ans. Et les apporteurs en question doivent y voir certaines qualités, puisqu’ils remettent au pot régulièrement !
Ainsi, tout ce que montrent l’Adie et France Initiative, c’est qu’on peut avoir deux attitudes vis-à-vis des apporteurs de fonds « à fonds perdus » (mécènes et subventionneurs). L’une consiste à les solliciter en leur disant d’un air dégouté « je prends votre argent car le système de protection sociale, les coûts salariaux, les lourdeurs du système, le plafonnement des taux d’intérêt m’y contraignent, mais c’est contraire à mes principes ». L’autre consiste à les tenir à la culotte, à les relancer localement, à les associer localement au projet, à leur demander de l’argent et d’autres contributions, à retourner les voir, à les faire bosser, à demander leur aide aux banquiers locaux, aux chefs d’entreprises locaux, etc etc… le tout pour les convaincre que c’est « la communauté locale » toute entière qui contribue à créer sur place des entrepreneurs, donc des richesses et des emplois.
Je ne sais pas quel est le meilleur système : je dis juste que le discours de l’Adie est un discours extrêmement idéologique sur deux points :
- Prendre l’argent sans partager le pouvoir, c’est vraiment considérer que cet argent et ses détenteurs n’ont pas de contribution utile au projet
- Et fixer des intérêts qui ne suffiront jamais (je l'espère !) à faire d’une organisation de microcrédit une affaire rentable, c’est s’imposer et imposer aux autres des normes, des valeurs « du marché » qui me paraissent hors de propos
Mais évidemment, ici, il s’agit là de mon opinion personnelle, qui est fondée sur des travaux sérieux, mais que vous n’êtes pas obligé de partager !
Tout ce que je dis, c’est que les deux ensembles forment des univers idéologiques cohérents, qui renvoient donc à des conceptions, et de la figure de l’entrepreneur, et de nos rapports aux « Biens communs » publics qui sont également cohérents.
Dans l’univers de l’Adie, on veut développer une activité financière équilibrée, au minimum (profitable à terme) et donc acquérir « l’autonomie » dont vous parlez, c'est-à-dire la maitrise des décisions ; et véhiculer en direction des entrepreneurs l’idée fixe : l’argent, ça coûte ; vous êtes sur le marché ; la discipline du remboursement est une contrainte que vous devez respecter ; sinon on fait appel à vos cautions et on augmente la pression…
Dans l’univers France initiative, on ne veut surtout pas aller vers l’équilibre financier ; on veut continuer d’impliquer l’argent public, à tous les niveaux ; pour renouveler les fonds de prêts autant que payer les coûts de production ; on met en avant l’honneur (le prêt) et la confiance (pas de caution) ; on implique les communautés locales dans le process ; et au total, on obtient des remboursements comparables.
Voilà tout. Ce sont des constructions idéologiques, qui reposent sur des notions anthropologiques (implicites souvent) très différentes, et voilà. Bien sûr, mon hypothèse se contente de comparer des choses comparables. Je reste sur cette définition du microcrédit, qui me parait l’essence même de ce concept : financer des projets qui sont hors marché ; donc y consacrer le temps et la compétence nécessaire ; ce qui entraine nécessairement des surcouts. Si l’Adie se mettait à prêter en 20 secondes, comme dans mon allusion plus haut, on changerait d’univers ! mais puisque vous vous référez à la « définition » ( ?) de la commission européenne, je vous rappelle qu’elle contient « un prêt + du conseil »
Voilà. Je suis heureux que l’Adie par votre voix contribue à ce que j’estime être un important débat, et surtout (pour ce qui m’intéresse) un champ de recherche académique très sous-traité aujourd’hui. J’espère que nous continuerons à échanger sur ce thème. Mais je vous le redis ici : le petit papier paru sur Rue 89 était juste un point d’actualité vite fait (trop vite fait, sans doute). Ce n’était en rien une « attaque » vis-à-vis de qui que ce soit. Je suis un admirateur de l’Adie comme de France Initiative ; ceci avec des arguments puisque mon travail me permet de comparer ces réalisations avec celles d’autres pays et d’autres époques. Nous sommes vachement bons et efficaces en France dans ce domaine, car nous avons généré deux systèmes qui coexistent fort bien et qui sont fantastiquement efficaces. C’est pourquoi (c'est mon opinion personnelle) il ne faut surtout pas confisquer le terme de microcrédit au profit de l’un ou de l’autre de ces modèles ! cela appauvrirait l'ensemble.
(MàJ du 20 04. Je répète : un blog, c'est une conversation ! Les personnes qui me font l'amitié de me lire et de s'intéresser aux termes du débat me disent que j'oublie de traiter un point. Pourquoi un tel enjeu autour d'une question de définition ? Pourquoi l'Adie voudrait préserver de façon étroite la définition du microcrédit comme un prêt à titre onéreux, et France Initiative voudrait à toute force entrer dans l'épure ? Je pense qu'il y a 2 types de réponses. La première relève de l'implicite : ce sont les composantes très différentes des deux organisations, qui pourtant toutes deux concourent au même objectif. Deuxième type de réponse, avec des enjeux très concrets : une fois que l'on a "défini" le microcrédit, il y a un tel engouement (en France et en Europe) pour cet outil merveilleux que des lignes budgétaires d'intervention de fonds publics ont être fléchées vers "les organisations de micro crédit". Et là, soit vous êtes dans la définition, soit vous n'avez droit à rien ! Trop compliqué de prendre en compte des IMF qui en sont sans en être, mais qui en sont quand même!... Donc il y a un enjeu très clair et très simple : il faut être dans le cadre, avant même que les décisions budgétaires soient prises !
Ce n'est évidemment pas moi, qui plaide pour les partenariats publics privés qui vais reprocher de tels objectifs aux uns ou aux autres, bien sur !
L'autre enjeu, c'est sans doute aussi de ne pas perdre de vue toute cette comm d'enfer, cette sémantique spécifique qui s'est développée autours de la MF, mondialement, ces dernières années. Parlez à n'importe quel banquier de "prêter à des créateurs", il fuit. Parlez lui de s'impliquer dans un programme de microfinance, il adore, c'est tendance ;-) Et tous les pros du secteur savent que l'engagement des banquiers est capital, sinon les développements seront lents et fragiles. D'ailleurs le gouvernement français a décidé de leur demander des comptes et augmente la pression --au moins en France)
Maintenant, pour finir, voici ma réponse à votre première phrase qui m’a légèrement énervé, car désormais, nous devrions tous être prudents sur les « vertus » supposées de la microfinance au Sud. Les dernières nouvelles des grandes organisations de microcrédit montrent que ce nouveau « secteur financier » a des appétits féroces ; trop féroces pour que les pauvres en profitent ! Voyez le scandale Compartamos, avec ses prêts à 100% d’intérêt et l’enrichissement de ses dirigeants. Voyez LAPO au Nigéria 126%, voyez Te Creemos au Mexique : 125%. Voyez SKS en Inde introduit en Bourse dans des conditions qui ne garantissent vraiment pas aux vraiment pauvres d’avoir encore accès aux prêts… Voyez le New York Times récent,. Je vous rappelle que ces doutes sur une partie de la microfinance sont partagés par le « père fondateur » dont se réclame l’Adie, Muhamad Yunus, qui s’élève contre les conditions faites aux clients
je vous rappelle aussi que de nombreux clients de la microfinance sont tellement maltraités qu’une initiative a été jugée nécessaire pour protéger les clients
je vous rappelle encore que les études les plus pointues (Esther Duflo et ses équipes) montrent que la MF ne finance pas souvent des activités créatrices de richesses. Je vous rappelle enfin que ce phénomène n’est pas récent, même si vous récusez les comparaisons : cette analyse de la MF en Amérique Latine par le CGAP en 2001 montre déjà, dès les années 90, les dérives Avidité et Cupidité sont triomphants ! Le résultat logique est Compartamos. Et ce truc m'écoeure d'autant plus que, parait-il, on prête et en même temps, on diffuse aux clientes des tracts contre l'avortement, la contraception et je ne sais quoi encore d'origine catholique... Le prêteur usurier qui se fait moraliste, ça craint. D'accord, ce sont peut être des comportements minoritaires, mais je ne suis pas encore convaincu par les démonstrations du MIX sur le fait que les taux d'intérêt baissent.
Je pense que ce qui est déterminant, désormais, c'est de surveiller de près ceux que l'on appelle les "investisseurs extérieurs" dans la MF. On commence à détecter des corrélations entre les IMF dans lesquelles des investisseurs extérieurs interviennent, et celles qui servent de préférence les "not so poor". Elles sont plus rentables que les autres : vois le papier que je vous citais sur Compartamos, plus rentable que les banques traditionnelles comparables !. Les investisseurs financiers (sauf quelques uns, motivés par la responsabilité sociale) sont souvent des monomaniaques : ils raisonnent en termes de profit, car ils ne savent, culturellement, pas faire grand chose d'autre ! (ironie inside...). Donc les tenir en respect devrait être un bon objectif.