La microfinance cotée en Bourse, vraiment un moyen de "lutter contre la pauvreté" ?
Par Benoit Granger le dimanche 2 mai 2010, 18:20 - 2 2 - investisseurs dans la microfinance - Lien permanent
Je suis sidéré par la fausse naïveté (ou alors l'autisme néo-libéral?) des champions du "Free Market" appliqué à la microfinance. Aujourd'hui, c'est une tribune dans Forbes, le magazine américain très très néo-lib, qui me fait grimper au rideau.
L'actuel et l'ancien président d'Accion, une grosse organisation américaine, se mettent à deux pour justifier l'introduction en Bourse de SKS, la plus grosse institution de microfinance indienne. Que du bonheur en perspective. Y compris pour les pauvres, bien sûr. Et il faut foncer : (c'est moi qui grasse les passages des citations qui suivent)
The core question we need to ask is how can microfinance benefit the greatest number of people at the lowest sustainable prices in the quickest possible time? This is certainly what is
And this is where the IPO of SKS comes in. The IPO's value for microfinance goes well beyond SKS itself. To achieve real impact, you need not one institution, but a group of institutions, whose fierce competition will expand coverage faster than any single entity ever could, delivering the widest array of products at the lowest price. In other words, to succeed we need to create a wholly new industry, dedicated solely to meeting the financial needs of the poor. We know this is true because we have seen it take root in Latin America.
Michaël Chu, ancien président d'Accion, n'est pas un inconnu : il est l'un des fondateurs du fameux Compartamos, et continue de défendre cette institution, quitte à s'engueuler avec Yunus l'an dernier à Genève. Quand il écrit "at the lower price", c'est gonflé puisque Compartamos est connu pour pratiquer des taux d'intérêt très élevés ! Le reste est à l'avenant : vite, urgence (mais pour qui ?) ; et seule "une concurrence féroce" permet de développer l'offre...
D'ou la suite de son papier :
In Peru, rates are coming down and product offerings multiplying. Why? Because 44 of the 55 regulated banks and lending institutions in the country have joined the competition in microfinance. The same thing is beginning to happen in Mexico. In the three years since the IPO of Compartamos, Mexico's largest microfinance institution, the number of organizations focused on lending to the poor has quadrupled from 200 to roughly 800.
Rien sur les vrais résultats. Rien sur le surendettement, provoqué par cette suroffre. Rien sur l'aberration économique qui fait que ces prêts ne servent plus à rien puisqu'ils ne permettent plus aux pauvres de constituer un patrimoine professionnel ; donc maîtriser leurs capacités de développement de création de valeur ajoutée.
Chu est encore plus clair dans sa conclusion :
Finally, while we must be thoughtful, we must also be ambitious. Successful new industries are created when a new activity is capable of generating superior, not average, returns. This is what motivates entrepreneurs to venture into new fields, allows them to reinvest and continue to grow rapidly, and encourages capital markets to assume the risks of an emerging opportunity.
C'est non seulement écoeurant moralement, mais aussi absurde sur le plan économique.
Une seule réaction critique à ce papier, dans les commentaires, de Milford Bateman, un consultant connu dans l'univers de la MF : voir ici
Il démolit les arguments de Chu un à un, mieux que ce que j'aurais pu faire...
Décidément, je commence à être inquiet. Je m'obstine à répéter depuis des années que "la MF, c'est vachement bien à 90% ; mais je travaille sur les 10% restants --donc ne prenez pas mes critiques pour la critique de "LA" microfinance". Maintenant, je commence à me demander si mon 90% est bien la bonne proportion ?