J'ai laissé ce blog à l'abandon pendant trop longtemps. S'il me reste 2 ou 3 lecteurs, j'aimerais les faire profiter de ma castagne la plus récente (j'adore la castagne, c'est connu !). Elle concerne les croyances et convictions butées de Guillaume Duval, rédac chef d'Alternatives économiques.

Je n'arrive pas à comprendre cette position butée sur : les chomeurs, faut surtout pas les pousser à créer une entreprise ; c'est risqué et ils y perdront "leurs maigres économies" (frisson d'horreur!)

Ca se passe sur Facebook ; j'ai juste transposé ci dessous notre "dialogue" (de sourds) du 14 au 22 02 13

Guillaume Duval Alter Éco a partagé un lien. 14 février "Un grand classique : c'est un indice très sûr de la gravité de la dégradation du marché du travail. Ne trouvant aucune opportunité d'emploi salarié, les chômeurs en sont réduits en désespoir de cause à tenter leur chance en se mettant à leur compte. Ce qui la plupart du temps se termine mal, les chômeurs ayant laissé dans l'aventure leurs (maigres) économies à défaut de leur santé mentale et physique. Malheureusement rien de réjouissant là dedans... Benoît Granger NON ça ne se termine pas MAL la plupart du temps. Tu devrais vraiment te mettre à jour sur ce sujet ! Benoît Granger FAites un effort les mecs ! informez vous un peu au lieu de rester scrogneugneu = les seules emplois valables, c'est ds les grandes entreprises (de préférence publiques) avec plein d'avantages Zoziaux....http://www.apce.com/cid52977/le-bonheur-d-etre-chef-d-entreprise.html

Guillaume Duval Alter Éco : "Mon cher Benoît, tu connais ma position comme je connais la tienne depuis un certain nombre d'années déjà. Mais je n'ai jamais vu ni dans l'actualité ni dans les arguments que tu avances avec tjs autant de conviction quoi que ce soit qui pourrait/devrait me faire changer d'avis sur ce sujet : il y a en France 20 % de "travailleurs pauvres " chez les gens qui sont à leur compte contre 6 % chez les salariés... Pousser les chômeurs à se mettre à leur compte c'est, bien souvent, les engager dans une impasse...

Benoît Granger : Mon cher Guillaume, je n’ai pas renoncé à te faire changer d’idée, si tu prends la peine de travailler un peu le sujet, au lieu de te contenter d’une part d’un raisonnement de comptable ; d’autre part en y ajoutant tes croyances personnelles.

Je reprends.

1 - Tu écris le 14 fev en commentant la hausse du nombre de créations d’entreprises : « Ne trouvant aucune opportunité d'emploi salarié, les chômeurs en sont réduits en désespoir de cause à tenter leur chance en se mettant à leur compte. Ce qui la plupart du temps se termine mal, les chômeurs ayant laissé dans l'aventure leurs (maigres) économies à défaut de leur santé mentale et physique ». Ton affirmation est FAUSSE, tout simplement fausse.

« la plupart du temps (ça) se termine mal » : faux. Le taux d’arrêt des nouvelles entreprises à 3 ans est proche de 50%, mais sur lesquels les arrêts volontaires représentent environ 1/3 de ces 50%. Ce sont des gens (les enquêtes existent) qui décident de faire autre chose ; qui augmentent leur employabilité ; qui rejoignent un client ou un fournisseur ou qui font des formations (enfin) qualifiantes. Donc il est faux de dire que « la plupart du temps, ça se termine mal ». Je n’ai pas de source concernant ces « maigres économies » qui te font pleurer, mais à ma connaissance (pour ce que je connais des réseaux de microfinance), il n’y a pas d’appauvrissement ; et il ya d’autres acquisitions d’ordre plus qualitatif : j’y reviendrai.

2 - Ensuite 15 fev ta seule réponse à mon énervement, c’est « il y a en France 20 % de "travailleurs pauvres " chez les gens qui sont à leur compte contre 6 % chez les salariés... Pousser les chômeurs à se mettre à leur compte c'est, bien souvent, les engager dans une impasse ». C’est absurde. Les 20% et 6% ne sont évidemment pas comparables. La plupart des micro-créateurs sont dans des activités ou le black est plus facile qu’ailleurs (services à la personne, commerce de proximité…), alors qu’il est difficile et risqué de ne pas déclarer des salaires. Donc le revenu réel de ces indépendants (pas de tous) est souvent supérieur au déclaré (ou à celui enregistré, selon la source des enquêtes). D’accord, ils ne bénéficient que d’une protection sociale basique ; mais c’est une façon pour eux de tester leurs propres capacités. Je ne défends pas le noir : je dis qu’une partie du noir est créé par les règles bureaucratiques et le coût du statut d’indépendant. Ceci ne traite pas le sort des « vieux indépendants » qui sont plus victimes de la démographie que de leur statut.

3 – Tu devrais tout de même tenir compte d’autres branches des sciences sociales que la comptabilité quand tu balances des affirmations aussi misérabilistes. Quand je te cite des études sur « la satisfaction » des entrepreneurs et « le bonheur d’être entrepreneur », y compris micro, ça ne te dérange pas ? D’autres études quali montrent que même ceux qui ont échoué mettent en avant les acquisitions qu’ils ont faites pendant cette phase d’entrepreneuriat. Ils savent décrire l’ « estime de soi », les apprentissages, l’ouverture, l’acquisition d’autonomie et d’indépendance (principale motivation des créateurs, y compris les chômeurs créateurs) et même, selon les sources, ils disent qu’ils recommenceront.

Mais tu ne VEUX PAS en tenir compte. Pour toi, ils sont acculés à prendre des risques insensés : « Pousser les chômeurs à se mettre à leur compte c'est, bien souvent, les engager dans une impasse ». Donc il vaut mieux les laisser croupir à la maison, c’est bien ça ? En gros, il faudrait caler la réglementation sur : comme il ya 20% de pauvres parmi les indépendants, il ne faut pousser personne à devenir indépendant ? Et les 80% autres, tu en penses quoi ? Personne ne pousse personne à devenir entrepreneur, et ce n’est pas ouvert à tout le monde. Mais pour ceux qui ont envie et qui veulent tester leurs capacités, oui à mon avis, le chômage est une excellente circonstance. Et je te rappelle que le taux d’échec des chômeurs créateurs est pratiquement le même que celui des autres (sauf pour les chômeurs de longue durée, pour qui c’est plus dur est risqué : logique).

4 –Comme il n’y a durablement pas assez d’offres d’emplois salariés, si tu condamnes les chômeurs qui créent une activité, reste plus qu’à les laisser à la maison ! En manifestant pour que le RSA et les allocs augmentent, je suppose ? (on rêve !)

Tu ne t’interroges jamais sur ce que signifient les 1,5 M de personnes qui ont décidé de s’inscrire comme autoentrepreneurs ? Sur cet énorme désir d’autonomie, d’indépendance, d’initiative qui se manifeste ; y compris dans une période particulièrement difficile ?

Les AE : je suppose que tu détestes également. J’ai lu Abhervé et son blog sur ce thème : je suppose qu’il reflète la position d’AlterEco. Je ne peux pas souscrire à cette analyse entièrement négative des AE. Comme test, comme micro-activité complémentaire, c’est aussi une façon de tester ses propres capacités à l’initiative. Encore une fois, les emplois salariés vont continuer de baisser. Donc en réponse, on se contente de dire : surtout ne prenez ni risques ni initiative, c’est pas pour vous (gentil mépris implicite envers les chômeurs…) ? C’est absurde !

5 – Je pense que tu devrais plutôt, au lieu de condamner ces possibilités nouvelles d’indépendance, t’intéresser aux conditions dans lesquelles le service public que tu aimes tant améliore la donne. C'est-à-dire l’amélioration du filet de sécurité pour ceux qui prennent des risques ; et l’accompagnement de ces micro entrepreneurs : parce que la majorité d’entre eux ont besoin d ‘un accompagnement. Au lieu de rester dans une impasse, tu ferais avancer le débat.

6 – Toi qui t’en vantes : « coup de gueule : je passe mon temps à défendre le service public, les dépenses publiques tout ça, mais quand je vois cette publication de l'Insee », etc. tu crois vraiment que la situation de certains salariés de ce service public boursouflé est enviable ? surtout comparé au sort des micro entrepreneurs ? le service public se comporte d’une façon crapuleuse vis-à-vis de nombre de ses « employés », tu connais ça ; et les précaires du privé ne sont pas dans une meilleure position ; sans rien apprendre, ni progresser, ni acquérir d’expérience ou d’autonomie dans la façon de conduire leur vie. Et c’est ça l’alternative à : ne pas pousser les chômeurs à créer leur activité ! ? ! ? C’est vraiment pas sérieux. C’est ça que j’appelle la « vieille Gôche » : seules valent les grosses machineries : des droits standard pour tout le monde ; et une vieille conviction que le pouvoir paternaliste résoudra tous vos problèmes à votre place.

Mais tu n’as pas remarqué à quel point le pouvoir redistributeur redistribue de façon de plus en plus injuste ? lire le papier de Hirsh sur le RSA dans Libération d’avant-hier. Si en plus il ne crée même plus les libertés quotidiennes (en se contentant de placer les filets de sécurité aux endroits stratégiques) oui, on va vers une société d’assistés permanents –et tu y auras intellectuellement contribué.

7 – je vais continuer à lire AlterEco, puisque vous avez une telle influence. Mais il me semble qu’il règne une certaine paresse dans une partie d’AlterEco. Des alternatives bien simples, un peu début XXè siècle. Keynes c’est bien ; le libéralisme, c’est pas bien. Le capitalisme, c'est tout pourri ; le service public, c'est tout bon. Heureusement, il ya aussi Gadrey, Sibille et quelques autres trop discrets, qui se rendent compte que le monde change…