On se rappelle l’énorme scandale causé par la mise en Bourse à Mexico et New
York de Compartamos, une ancienne IMF mexicaine devenue banque. Le surprofit
retiré par les actionnaires (y compris les dirigeants de l’institution), le
fait que le CGAP ait tenté de justifier l’opération, tout ceci a provoqué un
débat violent entre, pour aller vite, Welfaristes et Institutionnalistes de la
MF. Voir
la remarquable synthèse publiée fin 2007 par Sébastien Dugas-Iregui :
« Le débat entre institutionnalistes et welfaristes en microfinance »,
UQAM, novembre 2007
Deux notes de JP Morgan, puis JP Morgan et CGAP
L’histoire ne s’arrête pas la. D’abord, Compartamos a continué son
développement sur le même modèle (même si sa carrière en Bourse n’a pas été
brillante –comme toutes les valeurs financières ces derniers temps !). Ensuite
la crise économique exige de revoir en profondeur la question de sources de
capitaux nécessaires aux IMF pour développer leurs prêts.
Mais le plus inquiétant dans ce scandale, c’est que les conceptions de
institutionnalistes ne paraissent pas bouger beaucoup : or elles sont à
l’origine des « abus », je ne trouve pas d’autre terme dans l’immédiat, du
secteur.
Ce sont deux notes de JP Morgan en 2008 et de JP Morgan et le CGAP publiée
en février 2009 qui en donnent une preuve très inquiétante.
Il y avait eu d’abord la note de richard Rosenberg sur l’opération
Compartamos elle-même, toujours
disponible en anglais sur le site du CGAP, approuvant plus ou moins
l’opération (sur le style « il n’y a pas d’autre solution »)
Puis le commentaire
d’Accion (ancien subventionneur de Compatamos-ONG, puis actionnaire de
Compartamos-Banque) ; et une discussion
en ligne, après les accusations dont Accion fait l’objet.
Le scandale n’a pas empêché Compartamos continuer de se développer, avec
dans les comptes 2007 plus de 830 000 clientes actives (+36% en un an) :
98% des clients sont des femmes), en vendant des assurances – vie, en étant
nommée « Sustainable Bankers of the Year » par l’IFC et le Financial
Times et une « mention honorable » pour la transparence financière
par le CGAP. Et l’agence de rating Standard & Poor améliore sa note (de A+
à AA-)
Compartamos, c'est très très rentable
En 2007, Compartamos affiche un ROE (return on equity : retour sur
fonds propres) de 47,9% « contre 20 à 25% pour les banques latino
américaines », constate JP Morgan en Avril 2008 . C'est-à-dire que cette
« banque pour les pauvres » est beaucoup plus rentable pour ses
actionnaires qu’une banque « ordinaire ». En février 2009 une nouvelle
étude commune JP Morgan et CGAP montre que Compartamos reste loin au dessus des
autres en termes de performances financières (revenu net rapporté au
bilan : 68,5%). C’est vrai comparé à d’autres IMF (24,4%) mais surtout à
l’échantillon des banques dites « des marchés émergents » analysées
par JP Morgan (6,1%)
D’où le conseil explicite de JP Morgan à Compartamos : « s’il y a
peu de concurrence, pourquoi baisser les taux d’intérêt ? ». On comprend
d’où vient la rentabilité du prêteur Compartamos !
Dans ses prévisions pour les investisseurs, JPM prévoyait que les montants
moyens des prêts augmenteraient ; donc que la productivité interne aussi,
donc le rendement global, tant qu’on n’avait aucune raison de baisser les taux
des prêts... dans cette analyse, l’optimisme de JPM était également assis sur
le fait qu’il y avait peu de corrélations entre les prix des actions des IMF et
les valorisations en Bourse. En d’autres termes, si la Bourse baisse, les
actions de Compartamos et d’autres IMF deviendraient des « valeurs
refuges » !
Ceci a été démenti par les faits. La crise financière est passée par là.
L’action Compartamos s’échangeait 40 pesos en avril 2007, à son introduction en
Bourse, puis 69 en juillet 2007 sous l’effet d’un engouement soudain des
marchés ; puis vint une lente dégringolade avec un cours au plus bas à 17
en novembre 2008 , puis 28 en février 2009 . On peut faire confiance à
d’habiles souscripteurs initiaux sur le NYSE (la société avait été introduite à
la cote à New York et à Mexico) pour avoir « pris leur profit » en
trois mois !
Mais au passage, les militants en colère qui accusaient le CGAP « de
justifier une opération qui enrichit les riches actionnaires du Nord en
appauvrissant les clients pauvres du Sud » trouvaient, hélas, quelques
débuts de preuves.
JP Morgan et le CGAP : c’est « normal » que les taux
d’intérêt soient élevés
En 2008, la banque d’affaire JP Morgan élargit ses objets de
« recherche » au-delà de Compartamos et publie en commun avec le CGAP
, en février 2009 un papier clairement destiné aux investisseurs privés qui
hésitent à engager des capitaux dans la MF, ou qui cherchent les meilleures
cibles correspondant à leurs critères. Le sujet principal du papier est une
question de méthode : comment établir une valeur de marché pours les IMF,
notamment en les comparant aux valorisations des banques ?
L’étude travaille sur un échantillon de 60 IMF et 10 « institutions
financières pour les clients à bas revenus ». L’échantillon inclut des
institutions pratiquant les prêts à la consommation, qui « n’ont pas
nécessairement des objectifs sociaux explicites, et dont les portefeuilles de
prêts sont moins concentrés sur les prêts aux microentreprises », écrivent les
auteurs. C’est une litote : il est évident que les institutions
financières privées qui pratiquent le prêt à la consommation ne se préoccupent
pas du tout des activités professionnelles de leurs clients. Elles prêtent
exclusivement en utilisant des scorings personnels, souvent très
sophistiqués.
L’étude montre d’ailleurs que chez les prêteurs sous forme de cartes de
crédit (donc de revolving), le coût annuel des cartes de crédit en Amérique
latine varie de 43% (Inbursa) à 152% (GE Money) en passant par HSBC qui facture
plus de 63%.Pour le moins, on n’est plus là dans le microprêt à des pauvres qui
veulent créer leur propre emploi !
Dans ce papier, JP Morgan et le CGAP constatent que les marges nettes sur
intérêt des IMF sont très supérieures à ceux des banques traditionnelles, car
« elles (les IMF) facturent des taux d’intérêt élevés à leurs clients ».
De fait, les marges nettes sont de 22% alors qu’ils sont de 6% pour les banques
commerciales dans les marchés émergents. Et la moyenne des taux d’intérêt des
prêts serait de 24,8% (en 2006). Ceci est peu cohérent avec le chiffre
précédent, pour une raison simple : ce chiffre ne concerne que les
« meilleures » IMF (le « top 45 ») dont les informations sont
collectées par le MIX Market. Les chiffres réels sont beaucoup plus élevés.
Le raisonnement économique des purs financiers adeptes de l’idéologie du
« free market »
C’est ce point sur lequel je voudrais insister, car c’est un indice
tellement clair de la contamination d’une partie de la MF par des
« croyances », le nom moderne des « idéologies », qui permettent de
justifier la recherche du profit maximum, sans même avoir besoin de recourir au
cynisme.
Pour les auteurs, JPM et CGAP, cette rentabilité est logique.
Trois raisons « justifient ce niveau de taux d’intérêt dans la
microfinance :
« 1 – l’explication financière : des coûts d’opération plus élevés
justifient des taux d’intérêt plus élevés » « 2 – l’explication
microéconomique : les microentreprises sont profitables « 3 –
l’explication macroéconomique : la concurrence est limitée »
Voila en résumé l’explication totalement « free markets » qui
permet de présenter la MF comme « une classe d’actifs parmi d’autres »,
particulièrement rentable ; et ceci, en décembre 2008, en pleine remise en
cause de l’efficacité des marchés financiers. En réalité, chaque terme de cette
explication mérite d’être disséqué :
- les « couts d’opération » des IMF recouvrent des pratiques qui
les rendent radicalement différentes des banques traditionnelles. Comme les IMF
s’adressent à des personnes exclues des services financiers, le rôle de l’IMF
inclut souvent une contribution, sous forme de conseils, aux projets de clients
pauvres et ignorants. Ce qui, si aucun budget public n’est disponible, prend du
temps ; donc pèse sur les coûts d’exploitation du prêteur. Mais ce qui est
présenté par JP Morgan et le CGAP comme un « surcout » constitue
l’essence du métier. Or l’analyse faite ici consiste à estimer logique que les
clients pauvres supportent seuls ces surcouts. Aucune alternative n’est
envisagée sur ce point : la logique purement financière veut que les
clients pauvres payent cher, car ils coutent cher. - - Les microentreprises
sont profitables. L’étude renvoie à une étude précédente du CGAP qui montrerait
un « retour sur investissement des microentreprises de 117 à
847% » . C'est dans Helms & Reille, Le plafonnement des Taux
d'intérêt en microfinance : Qu’en est-il à présent, CGAP, Septembre 2004,
qui est
ici) - - Sans même regarder comment était sélectionné l’échantillon mesuré,
il est particulièrement malhonnète d’en étendre les conclusions à l’ensemble
des clients de la MF. - - En effet, on sait que la MF s’adresse à des
microentrepreneurs qui sont souvent à la limite de la survie ; sans
patrimoines ni aucun moyen de négocier ; donc sans capacités réelles de
développer des exploitations rentables. Les microentreprises qui émergent de
l’économie grise peuvent être instantanément très rentables pour cette
raison ; mais cet avantage concurrentiel va disparaitre rapidement. C’est
également un point qui est bien documenté. - - La concurrence est
limitée : donc, concluent les auteurs, il est logique que les taux
d’intérêt ne baissent pas, tant qu’il n’y a pas de concurrent sur les mêmes
publics cibles. Le raisonnement consiste à tenir pour acquis qu’une position de
prêteur monopoleur doit profiter au prêteur, non à ses clients. La rente est
pourtant contraire aux préceptes mêmes du libéralisme et des croyances au
« free market ».
Ainsi se construit un discours qui est strictement le même, avec la même
rationalité, que celui des marchés financiers de l’époque précédent la crise de
2008. Seuls comptent les possibilités de maximiser le profit. Le « double
objectif, social et financier » des IMF est cité dans l’étude ; mais
uniquement pour mémoire : juste pour aider les investisseurs à repérer
ceux qui font plus de profit que les banques traditionnelles.