Tiens revoilà le sujet Adie / France Initiative = qui est le plus
beau ? –et cette fois, ce n’est pas moi le provocateur, je tiens à le
souligner !
Merci à « mon vieil ami » (voir tout en bas) Emmanuel Landais
d’avoir pris
le temps de commenter mes 2 derniers billets ; merci à Christine
Lagarde, qui a autre chose à faire, mais a confirmé la décision : le
microcrédit, ce sont les prêts avec un intérêt. Point. Les autres (par exemple
les prêts sans intérêt) c’est d’autres trucs –qu’on du mal à nommer
d’ailleurs ! Merci à Arvind Ashta d’avoir organisé cette belle et bonne
journée de travail à Dijon : c’est là ou je me suis fait un peu engueuler
par des représentants de l’Adie, qui pensaient que je leur en voulais car ce
sont des sales capitalistes. Ça fait drôle, non ?
Donc merci parce que tout cela me donne une bonne occasion pour préciser
quelques trucs à propos de microcrédit et de microfinance en France ; et
le niveau et la qualité de la recherche ne sont vraiment pas encore au niveau
de la production ! (voir un de mes
commentaires ironiques ici)
1 – Prêter, c’est prêter, le reste est accessoire.
C’est rigolo parce que cet argument (que je compte leur retourner) dans mes
discussions avec Maria Nowak et avec mon vieil ami Emmanuel, a toujours été le
leur. Arrête tes histoires à propos de taux d’intérêt trop élevés. Le problème
de notre client Adie n’est pas de trouver de l’argent à 6% ou à 8% : son
problème, c’est de trouver l’argent. Point.
Et c’est vrai, bien sûr. Même si c’est vrai avec des limites : l’argent
à 8%, n’est pas le même que l’argent à 40% (taux d’intérêt au sein de la
communauté Paki, en Angleterre aujourd’hui, d’après mes sources). La limite,
sans même parler de règle sur l’usure, est celle de l’efficacité : si mon
activité me rapporte 20% et que j’emprunte à 40%, je risque de me ruiner
vite !
Mais si l’essentiel est le prêt, dans ce cas, pourquoi pas 0% ?
pourquoi pas 2%, comme fait France Active ? pourquoi 10 ou 15% ? les
vertus essentielles du prêt pour l’emprunteur (voir plus loin) sont préservées
non ? Donc cet argument qui a laissé coi des générations de fonctionnaires
se retourne comme une crêpe. Si ce n’est pas important, pourquoi le rendre
important ?
2 – facturer des intérêts : quel intérêt ?
Le point important et actuel est celui-ci : dès que l’on facture des
intérêts, on est bien dans l’économie de marché. Le prêt est bien une activité
lucrative. L’essentiel est que facturer des intérêts signifie publiquement que
l’on prête pour, au minimum, maintenir la valeur des capitaux que l’on
engage ; et plus souvent, pour en tirer un profit. Un profit : c’est
cela qui choquait, parait-il, mon interlocuteur de l’Adie de Dijon : je ne
disais évidement pas que l’Adie cherche à « faire du profit sur le dos des
pauvres » : je dis que dans l’activité de prêter, on change d’univers
entre prêter à intérêt (et quel que soit l’intérêt), et prêter sans
intérêt.
3 – prêter à intérêt sans perspective de profit, c’est une
entreprise idéologique
Facturer des intérêts, c’est pour tendre vers l’autonomie. C’est ce que
proclame Maria Nowak depuis plus de 20 ans, et elle a tenu bon sur ce discours
contre vents et marées, même quand nous lui disions (nous étions assez nombreux
à l’époque) que ça ne passait pas du tout dans l’opinion publique. Elle a eu
raison de son point de vue : elle a éduqué une bonne partie de la haute
fonction publique, qui en avait grand besoin.
Mais en même temps, elle a tenu bon sur une entreprise qui était et qui
reste profondément idéologique, au sens ou son projet n’avait qu’un lien
restreint avec la réalité. Pour le dire très vite : jamais l’Adie n’a
réellement compté atteindre l’autonomie financière ; en tous cas, telle
qu’elle exerçait et qu’elle exerce encore le métier aujourd’hui. Et d’ailleurs,
ça tombe bien parce que tous les professionnels sérieux disent que l’équilibre
des comptes est impossible pour la microfinance en Europe de l’Ouest :
voir la synthèse Evers & Jung de l’an dernier ; voir la dernière
enquête EMN et les réponses des 94 IMF européennes.
Impossible parce que les coûts de production couvrent des prestations qui
sont indispensables. Les emprunteurs ont besoin de conseils et même de
formation avant de s’endetter. On peut faire prendre en charge une partie de
ces coûts par des budgets publics, mais ce n’est jamais suffisant.
Impossible parce que les coûts sont trop élevés, et les taux d’intérêt sont
plafonnés (implicitement, par la norme morale, ou explicitement, par des règles
juridiques de l’usure). Donc impossible dans ce piège, ce plancher trop haut et
ce plafond trop bas, de créer une marge suffisante pour tout payer : payer
les coûts de production des prêts et payer le risque, c'est à dire les pertes
liées aux clients qui ne remboursent pas !
4 – si on atteint l’autonomie, la fameuse sustainability du CGAP, en
faisant de la microfinance, c’est que l’on change de logique et de
produits
Tout ceci parce que l’Adie fait (ou faisait jusqu’à maintenant) le métier
tel qu’il doit être fait : c'est à dire avec une évaluation de la qualité
des personnes et des projets ; donc avec des coûts de production
importants.
Donc si l’équilibre est impossible, j’en conclue que l’Adie veut
« donner une leçon » à ses clients. Nous vous facturons un intérêt
parce que c’est comme ça dans le monde du business. Parce que « la dure
discipline du remboursement », etc. Parce que l’argent, ça coûte. Parce que,
enfin, les « lois du marché », c’est ça.
Ok : l’Adie a décidé avec Adie Connect de développer d’autres
techniques de prêt, plus proches des prêts conso / revolving que des prêts pro.
Je pense que c’est un risque énorme parce que les créateurs n’auront plus
aucune confrontation avec « un pro » : un conseiller qui serait
capable, idéalement, de les mettre en face de leurs projets, de leurs rêves et
de leurs risques. Mais les gains en coûts de production sont tels que c’est
tentant ! Je ne sais pas ce que ça va donner, mais ça mérite d’être évalué
au millimètre ! En tous cas, les critères de l’anthropologie, encore eux,
montrent que l’on change de système ; sans doute radicalement. Ce n’est
pas a priori une critique : c’est juste une observation pour nourrir le
travail à faire sur l’évaluation de ce nouveau dispositif.
5 – Justifier le marché par le marché : j’emprunte pour
prêter ; donc vous payez cher. Une loi universelle ?
Bien évidemment, je ne retiens pas les arguments de l’Adie sur le fait que
l’association doit chercher constamment de nouveaux fonds à prêter, et que
l’argent public, les subventions sont insuffisantes (ce que répétait mon
contradicteur de Dijon). Donc, dit l’Adie par la bouche de Maria, elle même
doit respecter les lois du marché : c'est à dire qu’elle « est
contrainte » d’emprunter pour prêter. Je n’y crois pas du tout. Les
budgets publics sont en baisse ? c’est faux ! ils sont influençables,
les budgets publics. Martin Hirsch à lui tout seul a réussi en 2007 à arracher
plus de 2 milliards d’€ à un gouvernement de droite pour les pauvres. Donc avec
un groupe de pression, de bons arguments et des preuves de la rentabilité
sociale de la microfinance, on trouve de l’argent public !
Je crois que l’Adie n’est pas du tout victime de la baisse des budgets, la
preuve étant, par exemple, que les budgets publics allant vers les plate formes
de France Initiative continuent d’augmenter. Pour moi, l’Adie n’est pas
« victime » : c’est l’Adie qui a décidé de chercher dans l’autre
direction, c'est à dire emprunter, de façon à créer un cycle, ou un marché
complet. J’emprunte, je prête ; et au milieu, je dois retenir une marge
suffisante pour tout payer. Point. Il n’existe aucune autre hypothèse dans
notre société : d’ailleurs, nous résument les fonctionnaires de
l’inspection des finances dans leur rapport de décembre dernier, le prêt à
intérêt, « c’est une définition universellement acceptée » du micro
crédit.
Bin non ! C’est une définition qui résulte de l’emprise idéologique des
adeptes du « free market ». Mais ce n’est pas la définition universelle du
microcrédit. Et je ne vois pas pourquoi on laisserait l’inspection des finances
ou pire la Commission européenne nous imposer cette définition. « le
microcrédit, c’est du prêt à intérêt » : ah bon ? qui est légitime
pour décider ça ?. Alors que le débat, même aux USA reste vif (pour le moins
!).
L’Adie a tâtonné dans ses premières années de production. Et c’est
normal : à l’époque, au tout début des 90, nous apprenions le métier tous
ensemble. Mais dès le début, Maria a fortement orienté le discours sur cet
objectif unique : assurer l’autonomie de l’association en couvrant les
coûts par les intérêts. C’était une décision stratégique, et l’histoire prouve
que, bravo, elle a réussi un truc fantastique. Mais il ne faut pas tout
confondre : ce n’est pas la voie unique pour aboutir à des performances
comparables. C’est tout ce qui m’intéresse ici.
6 – résultat : une définition free market et stigmatisante de
la microfinance
Je répète ici ce que je disais en séance à Dijon : avoir exclu France
Initiative du comité qui, auprès de la Banque de France, discute de microcrédit
en France, c’est une grosse bêtise. C’est idiot, c’est une décision purement
idéologique, et qui a pour effet de bunkeriser le microcrédit. Le MC, c’est
réservé aux clients exclus, et c’est réservé aux prêteurs qui leur facturent
des intérêts. Les autres, c’est autre chose que d’ailleurs nous ne savons pas
nommer.
Si on voulait à tout prix stigmatiser les pauvres et les exclus, on ne
pourrait pas faire mieux ! Comme vous êtes pauvres, comme les banques ne
veulent pas de vous, on va vous prêter plus cher qu’à ceux qui ne sont pas
pauvres… sympa ! Voilà bientôt de retour le vieux fantôme de la
« Banque des pauvres » (dite aussi « banque solidaire ») !
On avait eu du mal, à l’époque, à convaincre le patron de la Caisse des dépôts
de laisser tomber…
7 – donc avec ou sans intérêt facturé : c’est un débat sans
intérêt !le prêt crée du lien (le débat anthropologique)
Le prêt crée du lien, de la gratitude, des devoirs l’un envers l’autre. Dans
le cas du microcrédit, l’un sachant qu’il est en surplomb de l’autre : il
détient à la fois les objets de son désir et de ses besoins (du fric) ; et
il détient en plus une part de ces codes qui permettent le business
(l’éducation, le capital social).
Ca, c’est la représentation anthropologique du prêt. Donner accès au prêt à
des personnes qui sont exclues du marché des prêteurs, c’est déjà entrer dans
le don (au sens anthropologique : voir Mauss, etc.) et donc dans
l’altruisme, concept que les économistes ont beaucoup de mal à intégrer dans
leurs équations. Je le redis : en facturant, ou non, un intérêt, qui
devient très secondaire. Il ya du don dans le prêt, évidemment.
Ce que « la profession » des prêteurs estime être l’essentiel,
c’est la confiance créée ; mais aussi la compétence, les apports de
conseils et d’avis : ce qui fait le « prêt pro », par opposition au
« prêt conso » presse-bouton.
8 – Au passage : on confond par erreur 2 propriétés du prêt
d’honneur : l’honneur et l’argent
Dans l’exclusion actuelle du prêt dit « d’honneur » de l’univers
du microcrédit, on confond 2 choses. La définition stricte, grammaticale, du
prêt d’honneur s’applique uniquement au fait que l’emprunteur s’engage à
rembourser « sur son honneur », sur sa parole. Rien de moins, mais rien de
plus. C’est par une habitude abusive que l’on ajoute la deuxième
caractéristique : un prêt sans intérêt.
Or les fonctions de l’argent restent les mêmes ! j’y reviendrai
9 – D’où nous vient cette répugnance pour l’intérêt ?
C’était le thème du remarquable papier que j’avais révisé pour Dijon la
semaine dernière (de Laurence Attuel-Mendes) : quelles sont les règles des
différentes religions , et peut on estimer qu’il y a compatibilité entre MF et
religion ?. Ce qui est fascinant dans ce thème c’est la proximité des religions
en question. La règle, c’est avant tout : il faut donner aux pauvres. Mais
dans certains cas, il faut pouvoir prêter ; le moins possible ; avec
les plus bas taux d’intérêt possible ; à certaines époques, faire faire ce
boulot impur par les juifs, comme l’ont fait les pays catholiques, mais aussi
musulmans pendant longtemps.
Même si on ne comprend plus très bien cette répugnance vis-à-vis du prêt à
intérêt (parce que c’est anticiper ? vendre du temps ? donc se
prendre pour Dieu ?), reste que toutes les religions du Livre sont devenues
pragmatiques. Dans les 2 sens du terme - Un lien logique entre le prêt et
l’activité. Prêter pour le business est mieux et plus tôt admis. D’où également
l’importance dans l’Islam du lien entre prêt pro et risque. Et l’absence de
répugnance de la part des protestants car ils se croient bénis de Dieu :
voir Max Weber sur ce thème - Et très tôt aussi, ne pas abuser de la faiblesse.
Les prêts perso ne doivent pas étrangler l’emprunteur. Je me rappelle par
exemple la thèse remarquable de Frederic Schwindt, historien de Nancy, sur les
prêteurs qui sont à partir du 13 è siècle des Confréries catholiques de
Lorraine.
La règle de base, c’est mettre de l’argent à disposition. Rien de plus.
Après, on ajoute selon les cas des critères : c’est prendre un risque
ensemble (le prêt à la grande aventure développé par les vénitiens) ; le
prêt « extortionate » comme on dit encore aujourd’hui dans les
suburbs américains. C’est reconstituer le capital. C’est gagner de l’argent sur
l’argent : c’est ce qui choquait le plus nos ancêtres…
Mon fascinant séminaire d’historiens à l’ENS montre que, d’abord, tout le
monde est endetté, y compris les pauvres, de façon permanente, immémoriale.
Ensuite que les intérêts des prêts varient de 1 à 1000 selon les époques, les
situations, les –précisément- rapports de force. Mais qu’avant l’apogée
actuelle du capitalisme, le prêt est étroitement enserré dans des rapports
sociaux ; dans un système de croyances… Voir la fameuse citation que j’ai
copiée du livre de Laurence Fontaine : cette
description du prêteur « à la petite semaine » qui n’a pour gage que
les serments sur le Christ de ses emprunteuses…
10 – Donc revenir aux basiques : l’important, c’est de prêter
en confiance. Le reste : il ya toujours des institutions pour payer les
coûts de production.
D’accord : c’est gonflé de lancer une telle affirmation, alors que
c’est, en réalité, tellement difficile et épuisant de passer du temps à aller
chercher de l’argent. Mais en même temps, c’est la seule façon de faire adhérer
des institutions au projet : qu’elles soient publiques ou que ce soit des
mécènes privés. Maria a déjà tellement fait évoluer les mentalités et les
comportements dans les hautes sphères du privé et du public…
Mais j’y reviendrai avec des chiffres, car ce sont les bases même de
l’évaluation qui sont ici en discussion !
11 – le reste des critiques qui m’étaient adressées sortent du
cadre. Je connais le dévouement des uns et des autres. Ce n’était
évidemment pas mon propos de les mettre en doute ni même de les sous estimer.
Mon propos, c’est la recherche sur l’évaluation. Pour évaluer utilement des
dispositifs comme la MF, il faut créer des outils car il y a peu de précédents.
Il y en a un qui me concerne de loin, c’est le travail fait par Cécile Lapenu,
remarquable, sur les performances sociales de l’Adie. Cécile a utilisé des
grilles méthodo sur lesquelles nous avions travaillé ensemble au tout début des
années 2000 : c’est pourquoi je reste intéressé par la suite !
Voilà ma contribution brouillonne au débat ; c’est très provisoire. Je
prépare un papier mieux construit sur le thème, et j’y reviendrai !
(Emmanuel : on se connait depuis + de 20 ans, mais cette expression
"mon vieil ami" c'est juste une allusion
au débat (un peu vif !) entre Sibille et Draperi sur l'ESS (Sibille qui
commence sa réponse en s'adressant à "son ami" Draperi ! ... heu, c'est
qui aime bien châtie bien ?) Bref, pour ce qui me concerne, je pense que nous
n'avons, ni l'un ni l'autre, jamais douté de nos bonne foi respectives !
Même dans des débats ... un peu vifs !)