Evaluer la microfinance - Benoît Granger, MicFin

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mardi 28 décembre 2010

Servet - Duflo : sur la crise en Inde et les conceptions divergentes de la microfinance

Je reviens au calme sur cet échange assez vif entre Duflo et Servet (et leurs copains) dans Le Monde en novembre et décembre 2010 ; débat entre deux écoles, ou deux tendances de la MF d’aujourd’hui. C’est assez typé, et je suppose que « la vérité », s’il y en a une, se trouve à égale distance des uns et des autres

Je suppose aussi que « les dérives » de la MF d’aujourd’hui ne sont pas une surprise pour ceux qui suivent l’actualité du secteur. Depuis 2005, les alertes se multiplient. Une partie de la MF trahit les idéaux initiaux ; et l’irruption d’investisseurs étrangers accentue, dans certains pays, cette dérive.

Pour commencer par ma conclusion personnelle, j’estime que le CGAP et ses orientations idéologiques est le premier responsable de ces dérives. Tout son discours depuis 20 ans les a encouragées. Et le CGAP n’a jamais eu le courage de remettre en cause son propre discours, excusant les unes après les autres « les dérives », largement liées à ce que l’on appelle les excès de la commercialisation de la MF. Or quand ces dérives aboutissent à des surendettements dramatiques, des suicides, des situations pires pour les pauvres que celles qu’ils connaissaient auparavant, on peut se poser des questions. Le CGAP n’a jamais eu le courage de mettre de l’ordre. Ne serait-ce que dire : ici, on est dans la MF ; là, on n’y est plus, c’est juste de l’exploitation financière, analogue (en plus clean) à celle des usuriers traditionnels… j’y reviendrai, mais c’est pour moi le fond du tableau du débat Servet – Duflo. On continue à nommer « microfinance » des pratiques et des projets qui n’ont plus rien à voir les uns avec les autres.

Voici une présentation rapide des 3 papiers parus dans Le Monde en novembre décembre 2010.

1 Servet et ses amis : « Avis de tempête dans le monde de la microfinance indienne », Le Monde 15 novembre 2010

Ca commence avec une analyse de Jean-Michel Servet et ses amis habituels (Guérin, Roesch, Morvant) le 15 novembre sur l’IPO de SKS et la crise dans l’Andhra Pradesh.

Ils résument ce que l’on sait, mais que les grands media hésitent à dire : les méthodes de recouvrement de certains des IMF indiennes (le fameux SKS notamment) sont des méthodes de brutes. Il ya une vague de suicides parmi les clients. On a vendu SKS (introduit en Bourse le mois précédent, avec des tripatouillages qui apparaissent progressivement…) à des investisseurs avec cette image « superprofit + éthique » idéale par les temps qui courent.

Le point de départ du papier de Servet, c’est un parti politique d’Andhra Pradesh qui conseille aux clients de ne plus rembourser : les taux d’intérêt sont trop élevés, et les méthodes de recouvrement sont inadmissibles. Evidemment, c’est une consigne idiote, mais elle renverse légèrement le rapport de force (il ya aura plus tard un décret dans ce sens, censuré aussitôt par un tribunal…). En tous cas, la consigne a des effets immédiats sur la valorisation de SKS en Bourse, qui plonge.

Ce que Servet et ses coauteurs mettent en cause, ce sont d’autres dérives supplémentaires. Pour augmenter sa production de prêts, SKS et quelques autres IMF prêtent dans n’importe quelles conditions : ce sont des prêts à la consommation plus que des prêts professionnels (pour créer une activité) ; les clients font de la cavalerie ; et finalement une bonne partie d’entre eux se retrouvent surendettés. Evidemment, pas question de jeter le bébé avec, etc. Dernière phrase du papier : « Les pauvres ont besoin de ces crédits, mais ils ont besoin aussi qu'on les aide à les gérer ».

2 – Duflo et ses amis : « Aidez la microfinance ne la tuez pas ! » Le Monde du 01 décembre 2010

La séquence continue avec un papier d’Esther Duflo cosigné avec ses amis américains ( MIT, Yale, Berkeley, Harvard !... la crème de la crème mondiale de la Pensée sur les Pauvres !) paru dans Le Monde du 30 novembre. Curieux : le papier de Duflo ne cite pas une seule fois le papier de Servet paru 15 jours plus tôt, alors qu’il est clairement une réponse… Peut être ne faut-il pas se compromettre avec ces gauchistes ? Ils ne méritent pas d’être promus au rang de partenaires du débat ?

Je dois dire que je suis estomaqué par l’aplomb de ce papier et des sophismes qu’il contient. C’est vraiment l’avatar vieillissant de la « pensée néo-hyper-libérale » appliquée à un domaine, la MF, qui mérite (à mon avis) d’autres types d’analyses, un peu plus riches. Je suis sûr que les auteurs se sentiraient offensés d’être qualifiés ainsi. Mais ils sont tellement intellectuellement enfermés dans les hypothèses de ce type de pensée, qu’ils sont incapables d’en sortir ; d’élargir leurs hypothèses intellectuelles : c’est terrifiant ! J’ai beaucoup d’admiration pour Duflo, mais j’ai l’impression qu’ici, elle dérape.

Deux exemples qui sont la structure inconsciente du papier. 1/ les politiques sont par définition des crétins démagogues incompétents (Tiens ! ? pour une fois, on n’aborde pas le fait qu’ils sont évidemment tous corrompus ! ;-) ) – 2/ le marché doit rester le seul régulateur des activités de prêt, puisque prêter, c’est, par définition, une activité de marché. Bon d’accord, certains IMF y vont un peu fort avec les clients, mais ce sont juste des petits excès à la marge.

Citations :

2 1 – les politiques ne sont et ne peuvent être que des crétins démagogues.

C’est clair dès la première phrase du papier de Duflo : « Sous prétexte de protéger les pauvres, le gouvernement d'un Etat indien a plongé le secteur de la microfinance dans une crise grave (…qui) a entraîné une avalanche de défauts de paiement ». Bref, « l'industrie de la microfinance indienne (…) pourrait ne pas survivre ». Et la MF mondiale, pourquoi pas, par contagion va s’écrouler !...

Duflo insiste : « Cette crise de non-remboursement est directement liée à l'intervention du gouvernement ». Moi, je pense qu’elle est en partie due au fait que beaucoup de clients étaient acculés : trop endettés, ils ne pouvaient déjà plus rembourser. Le parti politique qui a lancé le mot d’ordre de non-remboursement est sans doute démago, mais il est plus proche « des gens », y compris les pauvres, que les agents de crédit de type SKS. Quand Duflo écrit que « le taux record de remboursement des IMF reflétait la confiance construite (c'est moi qui souligne) depuis plusieurs années entre les emprunteurs et les IMF », je pense plutôt que ce taux était lié en Inde à la pression énorme des méthodes de recouvrement. Confiance ? je demande à voir de plus près !

Bien sûr, Duflo plaide pour une « meilleure réglementation ». S’il y a « des excès du côté des IMF », il ya « la tentation permanente, pour les politiciens, d'intensifier ces conflits à des fins démagogiques ». Et plutôt que de plafonner les taux d’intérêt (Duflo a raison sur ce point : souvent, ces réglementations ont eu des effets pervers), les pouvoirs publics devraient favoriser la « création d'un fichier central des emprunteurs »… Et revoilà aussitôt les fameux Credit Bureaux ou centrales de risques (de préférence privés), nouvelle panacée qui permet de contrôler les pauvres… grâce à eux, on perd moins de temps à prêter. Puis mettre en place « un centre de réclamations », appliquer le « code de conduite des agents de crédit » encourager « les IMF offrant les taux les plus bas et les conditions de remboursement les plus souples »… Bref, le minimum de régulation publique ; pour le reste, les IMF sont capables de s’autoréguler.

2 2 – les excès des IMF ? simple hypothèse, et ce sont des comportements marginaux : laissons la profession s’auto-réguler.

Curieuse symétrie dans le papier de Duflo : les politiques sont, en toute certitude, des crétins démago ; mais les excès des prêteurs ne sont pas certains, et au pire sont des accidents de parcours. Voilà le point de départ : « les Institutions de microfinance (IMF) sont très vigilantes (certains disent trop) à éviter les non-remboursements : avant cette crise, le taux de défaut de remboursement des IMF était proche de zéro » : bin oui, avec de telles méthodes de recouvrement, ce n’est pas étonnant que l’on obtienne des remboursements de 99% !

Donc, poursuit-elle, avec la démagogie des politiques, « cette crise risque de décourager tout effort futur pour prêter aux pauvres à un taux raisonnable » : car ne pas oublier que les usuriers traditionnels sont plus coûteux que les IMF. Plus coûteux pour les pauvres ? Peut être, mais pas sûr, pas toujours vrai.

Duflo soutient ensuite que « Ironiquement, compte tenu de la crise actuelle, les taux d'intérêt pratiqués par les IMF en Inde sont parmi les plus bas du monde (environ 24 % par an) » : pas sûr non plus. SKS est connue pour tricher sur la façon de présenter les taux d’intérêt qui, en réalité, sont beaucoup plus élevés. Comme Compartamos en son temps.

Elle concède que « le secteur indien de la microfinance n'est pas exempt de problèmes, notamment en raison de sa récente et rapide croissance » : mais cette croissance a été absurde, démente ; et le développement ultra rapide de SKS était clairement fait pour introduire l’affaire en Bourse et (comme l’introduction l’a prouvé) enrichir l’équipe dirigeante qui a fait un aller-retour avec des actions revendues à prix d’or. Donc une croissance pareille mérite plutôt la critique que l’approbation ! Même histoire que Compartamos, à nouveau.

Duflo concède aussi que « Les agents de crédit sont payés à la commission afin de les inciter à trouver plus de clients, qui ne sont sans doute pas toujours bien sélectionnés »…C’est le moins qu’on puisse dire ! Et la suite du papier devient carrément écœurante : « Des rumeurs ont couru sur des suicides liés à des dettes d'IMF. Alors que ces accusations n'ont pas systématiquement fait l'objet d'enquête, le gouvernement est ravi de s'en servir comme prétexte » (etc) : la microfinance, combien de morts ? combien de dégâts collatéraux pour que ça marche à fond ? Les gouvernements, en plus d’être stupides, sont ravis d’avoir quelques cadavres à disposition ? Peut-on être plus méprisant à l’égard de ce qui se revendique quand même comme une démocratie ?

Et voilà enfin, fin du papier, la vraie raison pour laquelle il ne fallait pas toucher à ce château de cartes : « il est possible que la crise effraie aussi les investisseurs d'autres pays ». Or c’est devenu l’objectif : la MF se financera par l’accès aux marchés financiers… Est-ce vraiment la seule voie de développement ? accepter les conditions de rentabilité imposées de l’extérieur ? SKS avait quelques mois auparavant réussi à séduire des investisseurs occidentaux (même papy Warren Buffet !)pour son introduction en Bourse. Et puis SKS a ridiculisé ces mêmes investisseurs puisque les magouilles autour de l’introduction ont faire perdre une bonne partie de son image à cette organisation. Le moins 30% sur la valeur des actions SKS : c’est vraiment la crise en Andrha Pradesh ? Ce n’est pas plutôt les traces de malversations, d’enrichissement personnel des dirigeants, de mauvaise gouvernance, de promesses de rentabilité qui ne tenaient qu’au prix de la brutalisation des clients ? Bref, les explications univoques de Duflo et ses amis américains sont déplaisantes, pour le moins.

3 - Servet : « Faut il aider une microfinance lucrative ou une microfinance éducative ? » Le Monde du 13 décembre 2010

Jean-Michel Servet et ses amis réagissent devant tant de mauvaise foi. Leur papier du 13 décembre est clairement une réponse à Duflo, qui est citée alors qu’elle ne les citait pas, tout en répondant à leur premier papier. Ils ont la légitimité de chercheurs impliqués sur ces terrains précis, en Inde, depuis une décennie. Rappelons, ce n’est pas une critique, que Duflo débarque : sa fameuse première étude très médiatisée sur Hyderabad date de 2009. Et elle construit la réputation de son labo, le J-PAL au MIT, sur une unique méthode d’étude, les fameuses « évaluations randomisées », auxquelles, à mon avis, elle fait trop dire.

Servet démonte sans peine les approximations de Duflo.

- La « confiance » entre pauvres et IMF ? des blagues ! Les pauvres ont besoin de crédit, et quand on vient leur en offrir, ils prennent car ils en ont besoin, tout simplement. J’y reviendrai.

- Les taux d’intérêt bas ? des blagues. Et les usuriers ne sont pas toujours plus chers. Même moi je le sais, c’est documenté : les IMF trichent, à tel point qu’une organisation, MF Transparency, tente de mettre un peu d’ordre dans le domaine.

- Des « rumeurs de suicides » ? ce sont des suicides bien réels, et bien liés aux méthodes de recouvrement.

- Des "centrales de risque" ? « Celles-ci ne pourront que se révéler largement inefficaces dans le contexte indien de forte présence de prêteurs privés informels » : comment avoir l’info si c’est informel ? et si on n’a pas toute l’info sur l’endettement du client, ça ne sert à rien.

Donc Servet plaide pour une composante éducative : c'est à dire aider les pauvres à gérer et anticiper avant de passer au prêt. Bref, c’est l’origine même de la MF : aider les pauvres à manager leurs propres projets, sans leur faire prendre des risques qu’ils n’anticipent pas.

4 –Les alternatives exigent des partenariats publics-privés lents et délicats à mettre en place. Singer les marchés financiers ne suffit pas à faire de la microfinance

L’objection à Servet est immédiate : c’est coûteux, et qui paiera ? C’est le problème de Servet et de ses amis. Ils plaident pour une MF qui est moins fun, moins sexy (miracle ! les pauvres sont créatifs !) et surtout moins rentable financièrement que celle que tente de promouvoir Duflo. Donc les actionnaires du Nord, séduits par l’équation « profit énorme+ éthique », sont moins nombreux quand on retire le terme « profit énorme » pour le réduire à « profit » !

Ce débat, même mal fichu, est tout de même typique. Duflo s’est rangée clairement du côté de ce que j’appelle le pire de l’influence intellectuelle du CGAP. Pour reprendre cette fameuses citation dont je m’étais servi comme exergue dans un papier, oui, la MF ça peut être rentable. C’est simple, selon Elizabeth Littlefield et Richard Rosenberg, CGAP, 2004 : “Microfinance is sustainable: Dozen of institutions have proved that financial services for poor people can cover their full cost, through adequate interest spreads, relentless focus on efficiency, and aggressive enforcement of repayment”. (« La microfinance est durable: des douzaine d'institutions (IMF) ont prouvé que les services financiers pour les pauvres peuvent couvrir leurs coûts en totalité, à travers des écarts de taux d’intérêt adéquats, une recherche implacable de l'efficacité et l'application agressive de règles de remboursement »).

Et non seulement la MF doit couvrir ses coûts, mais aujourd’hui, elle doit aussi servir des taux d’intérêt (ou des dividendes) énormes à des investisseurs étrangers. On ne rigole plus. Faut que ça crache. On comprend l’ « aggressive enforcement of repayment” de Littlefield : il fait froid dans le dos.

L’une des questions, c’est : est-ce vraiment indispensable d’avoir recours aux marchés financiers, surtout aux marchés qui font appel à des investisseurs étrangers ? je continue à en douter ; et Muhamad Yunus aussi, qui a eu un débat très dur avec Michael Chu en Suisse l’an dernier sur ce point. Il existe plein d’autres solutions, qui sont moins satisfaisantes pour des esprits américains formatés, car ce sont des solutions plus lentes, plus coûteuses, plus modestes comme les SHG et les coopératives.

Mais surtout, le point qui me choque le plus dans les raisonnements de type Duflo-CGAP, c’est le fait que les politiques sont tenus constamment en dehors du jeu. Les politiques, ce sont des incompétents, des démagogues, des corrompus (d’accord : elle ne l’a pas écrit cette fois ci !). Donc même pas la peine de discuter avec eux. Alors que si on cessait une bonne fois de considérer que la MF est « une activité de marché », ce qu’elle n’est pas, cela permettrait d’investir dans les partenariats avec les politiques, au lieu de les mépriser.

Cela permettrait, par exemple, de faire pression pour obtenir une législation favorable à l’épargne locale réinvestie dans la MF ; à des formules auto-centrées d’investissement, avec sécurisation sous la forme de fonds de garantie publics ; d’investir dans des systèmes de formation financés avec des fonds publics, et couplés avec les prêts ; etc etc…

En résume, mon impression est que les intégristes du marché n’ont pas encore compris que la MF doit rester un ensemble de systèmes régionaux. Appuyés, coordonnés, intégrés ; mais locaux et régionaux. Et non pas un nouveau créneau pour des capitaux myopes et baladeurs du Nord.

Et l’implicite que je déteste le plus dans cette pensée américaine est la fausse naïveté qui veut croire que le contrat de prêt est un contrat comme un autre ; donc que, selon la bonne vieille fiction libérale, les parties sont égales. Autrement dit, si un pauvre emprunte et n’a pas la capacité de rembourser, hé bien c’est de sa faute, c’est un idiot : il devait prévoir ! Non : l’argent n’est pas un objet de contrat comme un autre. Un pauvre, qui ne sait ni compter ni prévoir et a le dos au mur, si on agite des billets de banque devant lui, il ne peut que les prendre car il en a désespérément besoin. Sans regarder, sans comprendre les conditions. Dire ensuite qu’il a triché, ça, c’est vraiment répugnant.

mercredi 4 février 2009

La MF reduit-elle la pauvreté en Inde ?

Un papier très intéressant parce que fondé sur des échantillons longs. En gros, les conclusions sont que

- oui, la MF contribue à réduire la pauvreté

- mais plutôt dans les zones rurales, plutôt pour les moins pauvres parmi les pauvres, plûtot s'ils s'agit de prêts pour l'équipement professionnel

Ce que j'apprécie dans ce type de conclusions, c'est leur modestie. Non, la MF n'est pas la panacée. Et si les chercheurs avaient la possibilité de prolonger leurs données, ils trouveraient sans doute ou est le "plafond" : on peut augmenter la capacité à produire de communautés pauvres et leurs gains de productivité, donc leur capacité à préserver les plus values ; mais sans doute dans des limites très étroites. D'autres facteurs interviennent ensuite (équipements collectifs, infrastructures...) qui re-freinent leurs capacités à aller plus haut et plus loin.

La, il ne s'agit plus de MF, mais de politiques plus globales de ddéveloppement.

mercredi 31 décembre 2008

Ce sont les banques détenues par l'Etat qui dominent la MF indienne

C'est une étude de la Banque centrale citée ici. Mais il ne s'agit, semble-t-il, que des prêts faits à des Self Help groups. Donc de très petits prêts, très particuliers, faits à partir d'une technique spécifique.

L'Inde est connue pour le développement très rapide de la MF ; mais avec des divergences marquées. Il y a encore peu d'années, le débat sur le concurrence entre la MF influencée par les pouvoirs publics et la MF "commerciale", cad cherchant avant tout le profit, était très vif. Et l'implication de cette seconde tendance dans les affaires de brutalité des méthodes de recouvrement était connue.

On va vers un rééquilibrage ? je n'en sais rien. Mais je garde en tête les textes critiques d'Isabelle Guérin, qui a passé un long moment à Pondichéry, sur les limites des self help : libérer les femmes ? pas si sûr !

mercredi 24 décembre 2008

Qui "se baignait à poil" volontairement dans la microfinance ? (+MàJ)

C’est l’une des devises du fameux Warren Buffett : « c’est quand la mer se retire qu’on voit ceux qui se baignaient à poil ». Moitié vulgaire, moitié égrillard, le vieux milliardaire se moquait ainsi des fameux Hedge funds, aux effets de levier dévastateurs. Tant que la valorisation monte, on continue à prendre des risques et on gagne. Mais si les valorisations descendent, comme pour la crise du Subprime, on doit payer des appels de marge de plus en plus élevés ; puis on doit retrouver (pour les banques) des ratios de fonds propres. On vend à perte, on démolit des positions à la Kerviel...De la part de Buffett, prenons ça pour une bonne leçon : ils ont pris de risques insensés : tant pis pour eux

Mais appliqué à ceux qu’on « met à poil » dans la microfinance, c’est nettement moins drôle et moins « loyauté des marchés » !

Le CGAP avait ouvert en novembre un forum sur la MF et la crise financière, et quelques passages des discussions viennent d’être traduits en français et mis en ligne. Certains échos sont anodins (pas de lien, pas d’impact –pour l’instant, ont répondu certains). Quelques jours avant Yunus avait affirmé que tout allait bien :

«Il y a une bonne nouvelle au milieu des mauvaises nouvelles: la microfinance continue de fonctionner, elle n'a pas été touchée par le processus de désintégration» des marchés financiers, a affirmé Muhammad Yunus devant la presse, à l'occasion d'un symposium de deux jours sur la microfinance organisé à Genève au siège du Bureau international du travail (BIT).

Ses interlocuteurs au forum de Genève disaient à peu près la même chose : la MF « va montrer sa capacité de résilience » (dixit le président du Forum de la microfinance mondiale de Genève). Et pour Ivan Pictet, président de la Fondation Genève place financière : « on ne voit pas de diminution de l'engagement des banques dans la microfinance, au contraire».

Hé bien c’est faux. La MF qui compte sur ses propres ressources s’en sortira peut être, pas sûr. Mais la MF qui comptait sur les promesses des grandes banques est déjà étranglée.

L’un des participants du forum CGAP, Roshaneh Zafar, Président de la Kashf Foundation au Pakistan, décrit le mécanisme :

(je n'arrive pas à insérer le lien : le voici : http://www.lamicrofinance.org/content/article/detail/23124 )

« Le premier impact a été la pénurie de liquidités sur les marchés financiers - réduisant notre capacité à mobiliser des fonds supplémentaires cette année. En mars 2008, nous avons révisé nos plans de croissance de 500 000 à 350 000. Au cours des neufs derniers mois, la croissance de la Fondation a été de 6%.

"Le deuxième impact est une forte augmentation du coût des activités. En raison des contraintes de liquidité, le coût des ressources a augmenté de plus de 450 points. Dans le même temps, la crise de l'énergie a fait grimper le coût du transport et de l'électricité, et suscité l'espoir que les salaires suivent l'inflation. Une récente enquête auprès du personnel a montré que plus de 50% de nos effectifs actuels ne sont pas satisfaits de la situation salariale et attendent un ajustement prenant en compte l’augmentation du coût de la vie. Cela aura des répercussions sur la productivité des agents de crédit ainsi que sur l'efficacité et la pérennité globales.

Même réaction du coté du Kosovo : http://www.lamicrofinance.org/content/article/detail/22722

"L'un des premiers effets de la crise sur nous, c'est que le coût de l'argent augmente, les taux d'intérêt monte et nous avons donc beaucoup de mal à trouver les ressources dont nous avons besoin", explique Lulzim Sadrija, Directeur de Krediti Rural i Kosoves (KRK), institution de microfinance au service des populations rurales du Kosovo.

C’est sans doute ce que signifiait la litote d’Elizabeth Littlefield, patronne du CGAP, en commentant la synthèse de ce débat :

http://www.cgap.org/p/site/c/template.rc/1.26.4511

“Our present crisis is like no other,” says CGAP CEO Elizabeth Littlefield. “Microfinance is far more connected now. While it still has deeply shock-resistant roots, and many places seem unaffected today, there is little doubt that there will be impact.”

Le commentaire qui suit est encore plus inquiétant :

Integrating microfinance into the mainstream has many benefits but it also has some costs. MFIs that depend on foreign capital investments are suffering, and the medium and longer term effects of a global recession are likely to be hard on microfinance clients in some countries.

Inquiétant parce que le CGAP ne renie rien de ses croyances. Alors que non, ce n’est pas seulement le sort des clients qui devrait inquiéter le CGAP. C’est plutôt le fait qu’une partie de la MF a été poussée à s’endetter (ou accepter l’entrée dans son capital) auprès de financiers étrangers. Qui sont soit en difficulté aujourd’hui, dont se retireront le plus vite possible ; soit uniquement préoccupés de rentabilité : et dans ce cas, ils accentuerons les difficultés des IMF et de leurs clients.

Trois conclusions.

1 – les autonomes s’en sortiront mieux que les autres.

C’est l’effet immédiat des promesses non-tenues. Pour celles des IMF qui s’étaient engagées dans des plans de développement ambitieux, le revirement des banques peut mener à de vraies difficultés. D’autant que parmi les promesses, certaines banques avaient pris soin de les diversifier. Par exemple Citi, qui prévoyait des dons destinés à financer des opérations de formation pour des femmes par le biais d’une fondation ; puis des prêts et des investissements dans les IMF pour qu’elles puissent augmenter leurs engagements en limitant les risques. Et donc en devenant plus rentables.

Ce château de cartes s’écroule en partie, après le château de cartes des grandes institutions financières. Ce qui démontre deux tendances qui vont sans doute continuer à diverger au sein de la microfinance :

- d’une part les IMF qui préservent avant tout leur autonomie et leur indépendance, quitte à se développer plus lentement : c’est le modèle Yunus, qui s’est exprimé à plusieurs reprises contre les investissements étrangers dans les IMF –notamment si la motivation principale de ces investisseurs est la rentabilité avant tout

- d’autre part les IMF qui se développent à marches forcées, à n’importe quel prix, et acceptent des interventions extérieures mal contrôlées pour disposer de capitaux supplémentaires à prêter (c’est « rejoindre le mainstream » dans le langage CGAP). Celles-ci sont aujourd’hui en danger. Même si elles ne sont pas « à poil » avant que la mer (des investisseurs étrangers) ait baissé...

2 – la MF ne contrôle pas le contexte ; donc celui-ci est un risque. Mais la crise qui s’étend dans ce domaine marque aussi l’une des limites de la MF : elle est micro, donc elle a des micro effets, et elle ne contrôle pas son environnement macro. La crise a des effets en chaine, que ni l’IMF ni ses clients ne peuvent anticiper. C’est ce que décrit Santa Isabel de Euceda, directrice de l'ODEF (Organización de Desarrollo Empresarial Femenino) au Honduras, au cours du même débat CGAP :

http://www.lamicrofinance.org/content/article/detail/23124

« La crise financière mondiale affecte les clients de l’ODEF et l'institution elle-même parce que beaucoup de nos clients vivent dans des zones dominées par les usines d'assemblage. Ce secteur a été l'un des premiers à ressentir les effets de la crise car les produits de ces usines sont destinés à être exportés vers les Etats-Unis. La crise a provoqué une baisse des revenus ainsi que des licenciements, et de ce fait une diminution des ventes des micros et petites entreprises dont ces travailleurs constituent la clientèle. Cela réduit la capacité de nos emprunteurs à rembourser les prêts et a contraint l’ODEF à procéder à l’ajustement des conditions de certains prêts en cours.

3 – déporter les risques vers les plus pauvres est une constante de ce système financier

Ce schéma est celui, bien connu, de l’externalisation d’activités périphériques par un grand donneur d’ordre. On connait au Sud comme au Nord ces grands conglomérats qui ont choisi comme idée fixe de maigrir. Auparavant, une multitude de services annexes à la production faisaient partie de l’entreprise : transports, nettoyages, postproduction, surveillance, informatique, restauration, etc. C’étaient les salariés du groupe qui accomplissaient ces missions. Aujourd’hui, l’entreprise dominante achète à l’extérieur les prestations dont elle a besoin. Avant, elle avait des salariés ; aujourd’hui, elle a des sous traitants. Avant, elle assumait le risque entrepreneurial sur la totalité de ses activités. Aujourd’hui, elle déporte ce risque sur des myriades de petits entrepreneurs, qui n’ont aucune des sécurités dont bénéficient les salariés.

Et dans ce schéma, le prêteur de MF assure l’accompagnement de cet entrepreneuriat précaire. Il prête aux sous traitants, heureux d’avoir un si gros client. Et la récession du donneur d’ordre va entrainer les difficultés immédiates des micro entrepreneurs, qui se seront endettés, puis les pertes de l’IMF.

La microfinance ? c’est du micro développement ! C’est le développement sans les infrastructures. Comment réfuter cet axiome, comme le faisait récemment Jean-Michel Severino, DG de l’AFD, qui devient spectaculaire par temps de récession !

Une partie des économistes aujourd’hui analysent les 20 dernières années comme celles du maintien artificiel du pouvoir d’achat dans les pays riches. Singulièrement aux États-Unis, l’augmentation spectaculaire de l’endettement des ménages a permis à la majorité des américains de maintenir leur niveau de vie sans que leurs revenus réels augmentent. Mais le jour ou la valeur des « assets », les garanties sur lesquelles sont fondées ces dettes, s’écroule, la majorité des américains constatent avec surprise qu’ils se baignaient tous « à poil », comme dirait Buffett. Le prix de la maison et le prêt hypothécaire qui leur servait à recharger leur capacité d’endettement n’augmente plus ; pire : il baisse. Donc les voilà incapables d’honorer leurs dettes. Et contraints à faire un peut d’épargne ; donc moins consommer ; donc ruiner le système financier d’anticipations...

Si la MF commerciale suit cette voie, c’est à désespérer de la plus belle réforme mondiale de l’après guerre !

MàJ : les signaux inquiétants se multiplient du coté de ceux qui comptaient sur l'argent du Nord (ici dans India MF) :

“Many microfinance initiatives are being abandoned as money gets tighter and investors raise their credit standards.

“And that impacts on many microfinance clients: some are being forced to curtail their food consumption, others are trying desperately to find alternate sources of fuel.”

The team uncovered recent evidence which suggests that the higher interest rates and lower loan maturity periods associated with the global crisis are likely to affect women and low income households adversely.

samedi 15 novembre 2008

La microfinance peut-elle éradiquer la pauvreté en Inde ?

La réponse --plus exactement : MA réponse est 1 - évidemment non, mais 2 - ce ne devrait pas être son objectif principal, qui devrait être ne priorité de réduire les inégalités, qui, elles, s'aggravent ; même si la pauvreté s'est objectivement réduite !

Mais le papier après ce titre est plutôt celui d'un débat intéressant entre des praticiens, une académique et le régulateur. C'est ici ; c'est fort intéressant ; et j'aime le pragmatisme du débat.

C'est l'un des critères externes essentiels des questions d'évaluation en MF : ne pas se tromper d'objectif. Celui de la MF dans la plupart des pays du Sud devrait être de réduire les inégalités, avant de prétendre "éradiquer la pauvreté", qui nécessite bien d 'autres mesures. Notamment d'investissements dans les infrastructures.

(à mon avis)

mardi 28 octobre 2008

multiplier par 10 la MF en Inde d'ici 2011 ?

C'est une étude de "préfaisabilité" citée ici. Ca parait absurde. A vérifier.

(cette constante urgence sur des projets incomplets, univoques, unidimensionnels... Assez exaspérant, au total !)