« La difficulté d’abolir les usuriers étant à peu près la même que
celle d’empêcher les gens qui ont besoin d’eau d’y avoir recours, on a
considéré qu’une tolérance conditionnelle était le seul et le meilleur parti
qu’il y eut à prendre ». C’est dans le magnifique livre de Laurence Fontaine,
« L’économie morale – pauvreté crédit et confiance dans l’Europe
préindustrielle », p 128.
C’est une citation d’un mémoire composé en 1770 par ordre de Sartine à la
demande de Marie-Thérèse. Et l’actualité de la question est énorme. Même si le
mont de piété, devenu Crédit municipal, a ralenti la mise en gage des biens par
les pauvres... A l’époque, la motivation principale des réformateurs pour
contrôler l’activité de prêteurs est d’une part le taux d’intérêt, très
élevé ; d’autre part, le vol des gages (on vient mettre en gage une nippe,
un objet, que finalement le vendeur vendra : donc impossible de le
récupérer).
Mais la question des taux d’intérêt n’est pas si simple. Même Turgot,
également cité par Laurence Fontaine, défendra les petits prêteurs de rue dans
son « Mémoire sur les prêts d’argent ». Il décrit parfaitement ce
« prêt à la petite semaine » aux taux d’intérêt énormes. Cependant
« les emprunteurs ne se plaignent pas des conditions de ce prêt sans
lequel ils ne pourraient faire un commerce qui les fait vivre, et les prêteurs
ne s’enrichissent pas beaucoup parce que cet intérêt exorbitant n’est guère que
la compensation du risque que court le capital ».
Argument pragmatique, hors de toute moralisation ; et qui reste
insuffisant s’il y a trop d’abus. Curieux : les philanthropes seront
contre l’usure avec constance ; mais parmi eux, les seuls qui sont
conséquents ont crée les Monts de piété. Les autres se sont contentés de
critiquer au nom de la morale et de l’ « injustice » que subissaient
les pauvres... pas très efficace !
Pour éviter le gage, Laurence Fontaine cite également le discours du prêteur
(page 134) aux femmes des marchés (« poissardes revendeuses et pauvres
fruitières »...) : soyez solidaires entre vous et jurez sur le christ que
vous me rendrez, etc... Donc la caution (morale) remplace le gage et la
transaction devient plus rentable pour tout le monde !
Bref, Yunus n’a rien inventé ! Plaisanteries mises à part, je dois dire
que Yunus m’a souvent agacé par cette fausse naïveté avec laquelle il raconte
les débuts de la Grameen. « J’ai leur ai prêté 2 dollars et me
suis aperçu qu’elles remboursaient »... je "me suis aperçu" ? ?
comme si les pauvres pouvaient faire autrement ! Par définition, ils
remboursent puisqu’ils savent que sinon, eux qui n’ont presque rien, ils
n’auront plus accès à rien du tout.
Mais surtout Yunus était à l’époque un universitaire brillant : il
connaissait tout de même un petit peu d’histoire économique. Les activités
financières des pauvres, c’est un truc de toute éternité. Les pauvres sont
doués pour trouver des solutions de la vie quotidienne à leurs problèmes
quotidiens : c'est ce qui leur permet de survivre. Donc même s’il a su
donner une dimension nouvelle, très industrielle, à cette technique de prêts
aux cercles de caution, ces principes étaient pratiqués, logiquement, ailleurs
en fonction des besoins.