Evaluer la microfinance - Benoît Granger, MicFin

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Tag - investisseurs en MF

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jeudi 12 mars 2009

Des investisseurs extérieurs aux IMF, une fois majoritaires, prennent le pouvoir et licencient les fondateurs.

Je ne cite pas ma source parce que je ne lui ai pas demandé son autorisation, mais le bref compte rendu ci dessous fait froid dans le dos.

On sait qu'il y a eu des manifestations violentes au Nicaragua, l'été dernier, de clients contre des IMF qui les étranglaient avec des taux d'intérêt usuraires. En effet, les IMF en question saisissaient les maisons des clients aussitôt le premier défaut de remboursement.

Il n'y a peut être pas de lien immédiat, mais voici ce qui se passe dans certaines IMF qui acceptent l'entrée de gros investisseurs extérieurs à leur capital :

Voici ce qui se passe lors du processus de transformation des IMF en sociétés financières régulées :

"Au cours de ce processus, les investisseurs des grands fonds internationaux (ResponsAbility, Blueochard, Oikocredit, Alterfin, Microinvest, Globalpartnerships, etc.) qui entrent dans le capital de ces IMF se retrouvent majoritaires dans les Directions des IMF laissant les promoteurs locaux minoritaires dans la prise de décision. Les institutions de conseil comme S(...) apportent leur expertise dans ce sens.

"Dans le cas d’ACODEP au Nicaragua, lors de son processus de transformation en banque, la nouvelle direction a purement et simplement licencié son fondateur Armando Garcia. Autre exemple au Pérou où ces fonds détiennent maintenant 5 sièges des 7 postes de la direction de CONFIANZA…Ceci est révélateur de la mainmise des fonds internationaux sur la destinée de quelques organisations les plus performantes de la microfinance au niveau mondial... "

"Performantes" au strict sens financier du terme. On imagine très bien le dialogue impossible entre les fondateurs, qui restent liés à leurs clientèles pauvres, et les nouveaux arrivants à qui on a promis (et qui ont promis à leurs souscripteurs) des rendements maxi !

Le piège est atroce.

mercredi 24 décembre 2008

Qui "se baignait à poil" volontairement dans la microfinance ? (+MàJ)

C’est l’une des devises du fameux Warren Buffett : « c’est quand la mer se retire qu’on voit ceux qui se baignaient à poil ». Moitié vulgaire, moitié égrillard, le vieux milliardaire se moquait ainsi des fameux Hedge funds, aux effets de levier dévastateurs. Tant que la valorisation monte, on continue à prendre des risques et on gagne. Mais si les valorisations descendent, comme pour la crise du Subprime, on doit payer des appels de marge de plus en plus élevés ; puis on doit retrouver (pour les banques) des ratios de fonds propres. On vend à perte, on démolit des positions à la Kerviel...De la part de Buffett, prenons ça pour une bonne leçon : ils ont pris de risques insensés : tant pis pour eux

Mais appliqué à ceux qu’on « met à poil » dans la microfinance, c’est nettement moins drôle et moins « loyauté des marchés » !

Le CGAP avait ouvert en novembre un forum sur la MF et la crise financière, et quelques passages des discussions viennent d’être traduits en français et mis en ligne. Certains échos sont anodins (pas de lien, pas d’impact –pour l’instant, ont répondu certains). Quelques jours avant Yunus avait affirmé que tout allait bien :

«Il y a une bonne nouvelle au milieu des mauvaises nouvelles: la microfinance continue de fonctionner, elle n'a pas été touchée par le processus de désintégration» des marchés financiers, a affirmé Muhammad Yunus devant la presse, à l'occasion d'un symposium de deux jours sur la microfinance organisé à Genève au siège du Bureau international du travail (BIT).

Ses interlocuteurs au forum de Genève disaient à peu près la même chose : la MF « va montrer sa capacité de résilience » (dixit le président du Forum de la microfinance mondiale de Genève). Et pour Ivan Pictet, président de la Fondation Genève place financière : « on ne voit pas de diminution de l'engagement des banques dans la microfinance, au contraire».

Hé bien c’est faux. La MF qui compte sur ses propres ressources s’en sortira peut être, pas sûr. Mais la MF qui comptait sur les promesses des grandes banques est déjà étranglée.

L’un des participants du forum CGAP, Roshaneh Zafar, Président de la Kashf Foundation au Pakistan, décrit le mécanisme :

(je n'arrive pas à insérer le lien : le voici : http://www.lamicrofinance.org/content/article/detail/23124 )

« Le premier impact a été la pénurie de liquidités sur les marchés financiers - réduisant notre capacité à mobiliser des fonds supplémentaires cette année. En mars 2008, nous avons révisé nos plans de croissance de 500 000 à 350 000. Au cours des neufs derniers mois, la croissance de la Fondation a été de 6%.

"Le deuxième impact est une forte augmentation du coût des activités. En raison des contraintes de liquidité, le coût des ressources a augmenté de plus de 450 points. Dans le même temps, la crise de l'énergie a fait grimper le coût du transport et de l'électricité, et suscité l'espoir que les salaires suivent l'inflation. Une récente enquête auprès du personnel a montré que plus de 50% de nos effectifs actuels ne sont pas satisfaits de la situation salariale et attendent un ajustement prenant en compte l’augmentation du coût de la vie. Cela aura des répercussions sur la productivité des agents de crédit ainsi que sur l'efficacité et la pérennité globales.

Même réaction du coté du Kosovo : http://www.lamicrofinance.org/content/article/detail/22722

"L'un des premiers effets de la crise sur nous, c'est que le coût de l'argent augmente, les taux d'intérêt monte et nous avons donc beaucoup de mal à trouver les ressources dont nous avons besoin", explique Lulzim Sadrija, Directeur de Krediti Rural i Kosoves (KRK), institution de microfinance au service des populations rurales du Kosovo.

C’est sans doute ce que signifiait la litote d’Elizabeth Littlefield, patronne du CGAP, en commentant la synthèse de ce débat :

http://www.cgap.org/p/site/c/template.rc/1.26.4511

“Our present crisis is like no other,” says CGAP CEO Elizabeth Littlefield. “Microfinance is far more connected now. While it still has deeply shock-resistant roots, and many places seem unaffected today, there is little doubt that there will be impact.”

Le commentaire qui suit est encore plus inquiétant :

Integrating microfinance into the mainstream has many benefits but it also has some costs. MFIs that depend on foreign capital investments are suffering, and the medium and longer term effects of a global recession are likely to be hard on microfinance clients in some countries.

Inquiétant parce que le CGAP ne renie rien de ses croyances. Alors que non, ce n’est pas seulement le sort des clients qui devrait inquiéter le CGAP. C’est plutôt le fait qu’une partie de la MF a été poussée à s’endetter (ou accepter l’entrée dans son capital) auprès de financiers étrangers. Qui sont soit en difficulté aujourd’hui, dont se retireront le plus vite possible ; soit uniquement préoccupés de rentabilité : et dans ce cas, ils accentuerons les difficultés des IMF et de leurs clients.

Trois conclusions.

1 – les autonomes s’en sortiront mieux que les autres.

C’est l’effet immédiat des promesses non-tenues. Pour celles des IMF qui s’étaient engagées dans des plans de développement ambitieux, le revirement des banques peut mener à de vraies difficultés. D’autant que parmi les promesses, certaines banques avaient pris soin de les diversifier. Par exemple Citi, qui prévoyait des dons destinés à financer des opérations de formation pour des femmes par le biais d’une fondation ; puis des prêts et des investissements dans les IMF pour qu’elles puissent augmenter leurs engagements en limitant les risques. Et donc en devenant plus rentables.

Ce château de cartes s’écroule en partie, après le château de cartes des grandes institutions financières. Ce qui démontre deux tendances qui vont sans doute continuer à diverger au sein de la microfinance :

- d’une part les IMF qui préservent avant tout leur autonomie et leur indépendance, quitte à se développer plus lentement : c’est le modèle Yunus, qui s’est exprimé à plusieurs reprises contre les investissements étrangers dans les IMF –notamment si la motivation principale de ces investisseurs est la rentabilité avant tout

- d’autre part les IMF qui se développent à marches forcées, à n’importe quel prix, et acceptent des interventions extérieures mal contrôlées pour disposer de capitaux supplémentaires à prêter (c’est « rejoindre le mainstream » dans le langage CGAP). Celles-ci sont aujourd’hui en danger. Même si elles ne sont pas « à poil » avant que la mer (des investisseurs étrangers) ait baissé...

2 – la MF ne contrôle pas le contexte ; donc celui-ci est un risque. Mais la crise qui s’étend dans ce domaine marque aussi l’une des limites de la MF : elle est micro, donc elle a des micro effets, et elle ne contrôle pas son environnement macro. La crise a des effets en chaine, que ni l’IMF ni ses clients ne peuvent anticiper. C’est ce que décrit Santa Isabel de Euceda, directrice de l'ODEF (Organización de Desarrollo Empresarial Femenino) au Honduras, au cours du même débat CGAP :

http://www.lamicrofinance.org/content/article/detail/23124

« La crise financière mondiale affecte les clients de l’ODEF et l'institution elle-même parce que beaucoup de nos clients vivent dans des zones dominées par les usines d'assemblage. Ce secteur a été l'un des premiers à ressentir les effets de la crise car les produits de ces usines sont destinés à être exportés vers les Etats-Unis. La crise a provoqué une baisse des revenus ainsi que des licenciements, et de ce fait une diminution des ventes des micros et petites entreprises dont ces travailleurs constituent la clientèle. Cela réduit la capacité de nos emprunteurs à rembourser les prêts et a contraint l’ODEF à procéder à l’ajustement des conditions de certains prêts en cours.

3 – déporter les risques vers les plus pauvres est une constante de ce système financier

Ce schéma est celui, bien connu, de l’externalisation d’activités périphériques par un grand donneur d’ordre. On connait au Sud comme au Nord ces grands conglomérats qui ont choisi comme idée fixe de maigrir. Auparavant, une multitude de services annexes à la production faisaient partie de l’entreprise : transports, nettoyages, postproduction, surveillance, informatique, restauration, etc. C’étaient les salariés du groupe qui accomplissaient ces missions. Aujourd’hui, l’entreprise dominante achète à l’extérieur les prestations dont elle a besoin. Avant, elle avait des salariés ; aujourd’hui, elle a des sous traitants. Avant, elle assumait le risque entrepreneurial sur la totalité de ses activités. Aujourd’hui, elle déporte ce risque sur des myriades de petits entrepreneurs, qui n’ont aucune des sécurités dont bénéficient les salariés.

Et dans ce schéma, le prêteur de MF assure l’accompagnement de cet entrepreneuriat précaire. Il prête aux sous traitants, heureux d’avoir un si gros client. Et la récession du donneur d’ordre va entrainer les difficultés immédiates des micro entrepreneurs, qui se seront endettés, puis les pertes de l’IMF.

La microfinance ? c’est du micro développement ! C’est le développement sans les infrastructures. Comment réfuter cet axiome, comme le faisait récemment Jean-Michel Severino, DG de l’AFD, qui devient spectaculaire par temps de récession !

Une partie des économistes aujourd’hui analysent les 20 dernières années comme celles du maintien artificiel du pouvoir d’achat dans les pays riches. Singulièrement aux États-Unis, l’augmentation spectaculaire de l’endettement des ménages a permis à la majorité des américains de maintenir leur niveau de vie sans que leurs revenus réels augmentent. Mais le jour ou la valeur des « assets », les garanties sur lesquelles sont fondées ces dettes, s’écroule, la majorité des américains constatent avec surprise qu’ils se baignaient tous « à poil », comme dirait Buffett. Le prix de la maison et le prêt hypothécaire qui leur servait à recharger leur capacité d’endettement n’augmente plus ; pire : il baisse. Donc les voilà incapables d’honorer leurs dettes. Et contraints à faire un peut d’épargne ; donc moins consommer ; donc ruiner le système financier d’anticipations...

Si la MF commerciale suit cette voie, c’est à désespérer de la plus belle réforme mondiale de l’après guerre !

MàJ : les signaux inquiétants se multiplient du coté de ceux qui comptaient sur l'argent du Nord (ici dans India MF) :

“Many microfinance initiatives are being abandoned as money gets tighter and investors raise their credit standards.

“And that impacts on many microfinance clients: some are being forced to curtail their food consumption, others are trying desperately to find alternate sources of fuel.”

The team uncovered recent evidence which suggests that the higher interest rates and lower loan maturity periods associated with the global crisis are likely to affect women and low income households adversely.

dimanche 14 décembre 2008

Qui donne et qui investit dans la MF ? résultats de l'étude CGAP pour 2007

c'est ici en téléchargement. De gros changements en quelques années, mais on ne connait pas la tendance d'aujourd'hui.

Avec la transformation de la crise financière en récession, on sait déjà que de nombreuses promesses ne seront pas tenues (il y avait une discussion en ligne récemment sur ce point, organisée par le CGAP. J'y reveindrai).

lundi 27 octobre 2008

Perceptions du Social rating par les investisseurs "sociaux"

Une série d'interviews par des gens de USAID pour percevoir comment les investisseurs qui s'intéressent aux IMF perçoivent les progrès faits en matière de rating. Intéressant.

vendredi 24 octobre 2008

Les clients de certaines institutions de microfinance doivent être protégés - voici les règles de principe

Le CGAP vient de publier une liste de 34 organisations signataires d'un texte sur les "principes de protection des clients".

Les principes ne sont pas très contraignants, mais il est symptomatique que d'énormes organisations ressentent aujourd'hui le besoin de mettre en forme et de s'engager sur des pratiques. On lit, notamment dans la presse indienne, des descriptions assez horribles sur les méthodes de recouvrement des prêts --qui sont peut être banales dans les transactions ordinaires, mais qui ne devraient pas faire partie de la MF !

( Ceci est une réflexion typiquement naïve, qui repose sur la conviction que la MF ne peut se réduire à des transactions financières habituelles, mais de petit montant )

(MàJ : j'avais déjà parlé de ça)

MàJ : voici la list des investisseurs signataires :

Aavishkaar Goodwell India Microfinance Development Company Ltd and Goodwell Microfinance Development Company B.V.

ACCION Gateway Fund and ACCION Investments

Aga Khan Agency for Microfinance

Belgian Investment Company for Developing Countries SA/NV (BIO)

Calvert Foundation

CHF International

Citigroup

Co-Operative Bank (UK)

Deutsche Bank

Developing World Markets

Development Finance Equity Partners

European Bank for Reconstruction and Development (EBRD)

European Fund for Southeast Europe (EFSE)

FINCA International, Inc.

FMO

Global Microfinance Group SA

Grassroots Capital Partners

INCOFIN

Inter-American Development Bank (IDB) / Multilateral Investment Fund

KfW

Kiva.org

LocFund

MEDA/Sarona Fund

Mercy Corps

MicroCredit Enterprises

Microfinance Development Company B.V.

MicroPlace

Oikocredit

Opportunity International and Opportunity Transformation Investments

ShoreCap Management/ShoreCap International

Triodos Investment Management B.V.

Triple Jump

VisionFund International - the microfinance subsidiary of World Vision

Women’s World Banking Microfinance Equity Fund

(c'est vraiment chiant ces éditeurs de blogs qui ne respectent pas le retour ligne, mais je ne sais pas comment on fait ça ! tant pis !)

lundi 20 octobre 2008

Privatisation de la banque de MF de Tanzanie par IPO à la Bourse de Daar Es Salam

La vente de la majorité de la banque a eu lieu, et a été sur-souscrite, après une grêve des employés. Pas de données sur les acheteurs, qui sont, a priori, des investisseurs privés. Donc à suivre. Les conditions de prêts vont elles changer ?

mercredi 15 octobre 2008

Richard Rosenberg du CGAP persiste : Yunus a tort. La seule question c'est : trouver des capitaux pour la MF. Peu importe les conditions ?

Rosenberg est l'expert du CGAP qui a justifié les termes de l'introduction en Bourse de Compartamos, le plus énorme scandale, à mon avis, qu'ait connu la microfinance ces dernières années. C'est lui qui animait l'un des débats en Suisse du World microfinance summit, entre Yunus et Michael Chu (ancien président d'Accion), début octobre.

Il en donne un bref compte rendu déçu sur un blog de la Banque mondiale. Il résume l'opposition entre Yunus et Chu en disant que le premier critique l'intervention des investisseurs qui "font du profit sur le dos des pauvres" ; et le second, pragmatique, dit que ce sont les seuls capitaux disponibles.

Comme Rosenberg adore le pragmatisme, il ajoute pour son compte personnel que la question se résume à ça :

is there enough government and socially-oriented capital to meet eventual worldwide demand for microfinance, or is there not? Neither debater had much to offer by way of evidence to support their opposing assertions about this.

Il me semble que cette façon "pragmatique" de traiter la question des investisseurs étrangers dans la MF est très insuffisante pour 2 raisons au moins :

- La MF est une partie des politiques de développement ; et donc elle doit intégrer les critères des politiques de développement --qui ne peuvent se résumer au "libre marché". C'est l'essence même de ces politiques ; même si elels ne réussisent pas partout, et même si elles ont pu avoir des effets pervers, des lourdeurs, etc.

- Ne pas oublier que la MF est une politique d'offre. On vient agiter des billets de banque sous le nez des pauvres en leur disant que oui, ils peuvent s'endetter ! (un peu comme les emprunteurs Subprime aux USA ?° ) Donc, après, exiger de leur part des rendements financiers équivalents à d'autres produits financiers de marché, c'est vraiment poursuivre cyniquement les mêmes objectifs que ceux qui ont ruiné nos banques, avec les mêmes outils et la même idéologie...

Ce pragmatisme forcené ressemble plus à une idéologie qu'à une attitude concrète, empirique, pratique, et tenant compte de la réalité sociale !

MàJ 16 oct : un long compte rendu, très équilibré, sur les arguments du débat entre Yunus et Chu sur Microcapital

samedi 27 septembre 2008

les intermédiaires suisses de la MF

un papier dans Le Temps qui présente les 3 "pros" les plus connus : Blue Orchard, ResponsAbility et Symbiotics.

Ils conseillent ou ils collectent et distribuent des capitaux. En gros, la MF "est décorrélée" ce qui veut dire que les clients remboursent, et que les IMF ont toujours besoin de capitaux. Donc... tout va bien. Pour eux, du moins !